Si les situations diffèrent selon les métiers, les constats convergent : le cœur du problème n’est pas tant le volume global de professionnels que leur répartition territoriale, l’évolution des conditions d’exercice et la soutenabilité des modèles économiques.
À l’échelle nationale, les chiffres disponibles ne traduisent pas un effondrement démographique. Selon les données consolidées par les ministères et les ordres professionnels, la France comptait plus de 21 000 vétérinaires inscrits en 2023, environ 47 600 chirurgiens-dentistes en activité au 1er janvier 2025, et près de 75 000 pharmaciens inscrits à l’Ordre à la même période. Ces données sont régulièrement rappelées dans les réponses ministérielles et les publications de la DREES.
Pour autant, les questions écrites publiées au Journal officiel entre 2024 et 2025 par le Sénat et l’Assemblée nationale mettent en évidence une réalité plus contrastée sur le terrain. Les élus évoquent l’émergence ou l’aggravation de zones sous-dotées, qualifiées de déserts vétérinaires, dentaires ou pharmaceutiques selon les professions, avec des conséquences directes sur la continuité des services.
Dans le secteur vétérinaire, les alertes portent principalement sur la médecine rurale et la prise en charge des animaux d’élevage, avec des départements entiers confrontés à un déficit de praticiens. Pour les chirurgiens-dentistes, les difficultés d’accès concernent de nombreuses zones rurales, de montagne et ultramarines, où les délais de rendez-vous peuvent atteindre plusieurs mois. Côté pharmaciens, la problématique s’exprime davantage à travers la fermeture progressive des officines, qui affaiblit le maillage de proximité.
Un rapport sénatorial publié en avril 2024 indique ainsi que la France a perdu plus de 1 800 pharmacies d’officine entre 2012 et 2022, un mouvement qui s’est poursuivi en 2023 et 2024 selon les données professionnelles. Ces fermetures, concentrées dans les territoires déjà fragiles, éloignent les patients du premier point d’accès au médicament et aux conseils de santé.
Des fragilités sur les conditions d’exercice, l'attractivité et le modèle économique
Au-delà des chiffres, les analyses institutionnelles soulignent des causes structurelles communes. Les ordres professionnels (qu’il s’agisse de l’Ordre national des vétérinaires, de l’Ordre des chirurgiens-dentistes ou de l’Ordre des pharmaciens) ont tous publié entre 2024 et début 2025 des constats sur l’évolution des conditions d’exercice.
Charge administrative croissante, astreintes, responsabilités élargies et pression réglementaire pèsent sur l’attractivité de certaines formes d’exercice, en particulier en zones isolées. Ces contraintes sont régulièrement évoquées dans les réponses ministérielles publiées en 2024, qui reconnaissent que l’augmentation des effectifs formés ne suffit pas à corriger les déséquilibres territoriaux.
Les aspirations professionnelles évoluent également. Les jeunes diplômés privilégient plus souvent des modes d’exercice collectifs, des territoires offrant des services et un meilleur équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Cette tendance, documentée par les ordres professionnels, contribue mécaniquement à la concentration de l’offre dans les zones déjà attractives, laissant d’autres territoires durablement fragilisés.
Dans le cas des pharmaciens, les fragilités économiques occupent une place centrale. Les débats parlementaires de 2024 et 2025 mettent en avant la pression sur les marges, les tensions liées aux ruptures d’approvisionnement en médicaments et les difficultés de transmission des officines. Ces éléments expliquent en partie les mobilisations professionnelles, comme la fermeture symbolique de nombreuses pharmacies en mai 2024, largement relayée par la presse nationale.
Une problématique relayée par la presse nationale
Ces tensions ne sont pas restées cantonnées aux travaux institutionnels. La presse nationale s’en est largement fait l’écho. Le Monde a consacré plusieurs articles, entre 2024 et 2025, à la fragilisation de l’accès aux soins de proximité, qu’il s’agisse des déserts dentaires, des difficultés des vétérinaires ruraux ou des mobilisations des pharmaciens.
D’autres titres ont également documenté ces phénomènes. Le Parisien et France Info ont publié en 2024 des reportages sur les délais d’attente pour consulter un dentiste et sur les fermetures de pharmacies dans certaines communes. BFM TV et France 3 ont relayé les inquiétudes des professionnels face à la dégradation de leurs conditions d’exercice et aux conséquences pour les patients.
Ces traitements médiatiques convergent avec les analyses parlementaires : l’accès aux soins de proximité devient un marqueur d’inégalités territoriales, y compris pour des professions historiquement bien implantées.
Un enjeu de taille pour l’emploi et les territoires
Pris ensemble, ces constats dessinent une problématique commune aux trois professions. La résilience du système de santé de proximité dépend autant de l’organisation des métiers que de leur démographie.
Vétérinaires, chirurgiens-dentistes et pharmaciens occupent une place centrale dans la prévention, le suivi et la continuité des soins. Leur fragilisation territoriale soulève des enjeux dépassant le seul cadre professionnel.
Les réponses institutionnelles engagées depuis 2022 (augmentation des capacités de formation, incitations à l’installation, évolution des missions) produiront des effets à moyen terme. Mais les travaux parlementaires récents convergent vers une même conclusion : sans action coordonnée sur l’attractivité, l’organisation du travail et la soutenabilité économique, les tensions observées risquent de s’inscrire dans la durée.
Pour les acteurs de l’emploi et du recrutement en santé, ces évolutions constituent un indicateur fort. Elles traduisent des besoins forts, différenciés selon les territoires, et soulignent l’importance d’anticiper les mutations des professions réglementées au-delà d’une lecture strictement quantitative.