• Ce phénomène, moins médiatisé que le burnout, fait l'objet de recherches universitaires encore émergentes. Il convient d'emblée de préciser que le bore-out n'est pas un diagnostic médical stabilisé, mais un concept de psychologie du travail dont la littérature scientifique reste moins documentée que celle du burnout, particulièrement chez les soignants.
  • Néanmoins, l'ennui au travail n'est pas un simple inconfort passager : les études disponibles suggèrent qu'il peut constituer un véritable risque psychosocial, avec des conséquences mesurables sur la santé mentale, la qualité des soins et l'intention de rester dans la profession.
  • À noter également que bore-out et burn-out peuvent coexister chez un même soignant : un professionnel peut être en surcharge quantitative tout en subissant une sous-stimulation qualitative, notamment à travers l'inflation des tâches administratives, la protocolisation excessive ou le sentiment de travail empêché.

Une échelle française pour mesurer le bore-out

Jusqu'à récemment, les outils de mesure du bore-out restaient rares, notamment en langue française. Une avancée notable a été réalisée en 2021 par Clément Poirier, Margaux Gelin et Moïra Mikolajczak (Université catholique de Louvain), qui ont créé et validé la Work Bore-Out Scale (WBOS), la première échelle francophone de mesure du bore-out en milieu professionnel.

Leur étude, publiée dans Frontiers in Psychology, a porté sur 507 travailleurs francophones et a permis d'identifier quatre dimensions du boreout (Poirier et al., 2021) :

  • La sous-charge de travail : manque quantitatif de travail, temps morts, sentiment de ne pas avoir assez à faire.
  • La sous-stimulation : tâches monotones, dépourvues de sens, ne mobilisant pas pleinement les compétences du salarié.
  • La culpabilité liée au travail : honte de ne pas travailler assez, sentiment de comparaison défavorable avec les collègues.
  • L'incompatibilité des valeurs professionnelles personnelles : dissonance cognitive entre ce que le travail devrait être et ce qu'il est réellement.

Cette quatrième dimension (l'incompatibilité des valeurs) est particulièrement pertinente pour les soignants, dont le choix professionnel est souvent motivé par des valeurs fortes d'engagement, de care et d'utilité sociale.

Lorsque la réalité quotidienne du soin entre en contradiction avec ces valeurs (tâches administratives démesurées, protocolisation rigide, manque de temps relationnel avec les patients), le bore-out guette.

L'ennui professionnel chez les infirmiers : l'éclairage d'une étude grecque

Si le bore-out a été peu étudié spécifiquement chez les soignants, une étude grecque publiée en 2021 dans le Journal of Personalized Medicine apporte un éclairage notable. Les chercheurs y ont étudié la relation entre intelligence émotionnelle et ennui professionnel chez 189 infirmiers travaillant dans des établissements publics et privés de Thessalonique et Larissa (Papathanasiou et al., 2021, Journal of Personalized Medicine).

Leurs résultats sont doubles :

Si la majorité des infirmiers présentent des scores relativement faibles d'ennui professionnel global, celui-ci n'est pas absent et varie selon les individus.

Il existe une corrélation négative significative entre l'intelligence émotionnelle et l'ennui professionnel : les infirmiers dotés d'une meilleure intelligence émotionnelle présentent des scores d'ennui plus faibles.

Les trois dimensions de l'intelligence émotionnelle les plus associées à de faibles niveaux d'ennui sont le bien-être, le self-control et surtout l'émotionnalité, qui regroupe l'empathie et la perception des émotions. Le modèle explique 39 % de la variance de l'ennui professionnel.

L'étude étant transversale, elle ne permet pas d'établir de relation causale. Néanmoins, les auteurs recommandent aux directions hospitalières de mettre en place des stratégies de renforcement de l'intelligence émotionnelle comme levier potentiel de prévention de l'ennui professionnel (une piste concrète pour les établissements de soins).

L'ennui qui détruit la santé mentale : l'étude longitudinale finlandaise

Une des limites de la littérature sur le bore-out était son caractère essentiellement transversal : difficile de savoir si l'ennui cause la dégradation de la santé mentale ou s'il en est simplement corrélé. Une étude longitudinale publiée en 2024 dans BMC Public Health a partiellement comblé cette lacune.

Jie Li, Janne Kaltiainen et Jari Hakanen (Tampere University / Finnish Institute of Occupational Health) ont suivi 513 jeunes travailleurs finlandais âgés de 23 à 34 ans sur deux vagues (2021 et 2022), avec un modèle de scores de changement latent (latent change score modelling). Leurs résultats suggèrent que l'ennui professionnel prédit statistiquement une dégradation de la santé mentale, plutôt que l'inverse :

  • L'ennui professionnel est associé à une baisse du fonctionnement positif (sentiment d'accomplissement, de compétence).
  • Il est associé à une augmentation des symptômes anxieux.
  • Il est associé à une augmentation des symptômes dépressifs.
  • Il est associé à une diminution de la satisfaction de vie.

Ennui et sécurité des soins : le risque clinique

Au-delà de l'impact individuel, l'ennui professionnel dans les soins pose une question clinique directe : celle de la sécurité du patient. Dans un article de synthèse publié en 2016 dans Issues in Mental Health Nursing, les chercheurs rappellent que l'ennui au travail peut entraîner des erreurs, des événements indésirables pour les patients et une baisse de productivité.

Les auteurs, affiliés notamment à l'Université de Tasmanie et à l'Université nationale de Singapour, soulignent que les soignants qui s'ennuient sont moins susceptibles de s'engager dans leur travail, de se concentrer et d'être attentifs aux détails cliniques. Dans un environnement de soins où chaque geste compte, la désengagement lié à l'ennui n'est pas un confort secondaire : c'est un risque opérationnel.

La perte de sens : quand le travail n'est plus « le bon »

La dimension la plus profonde du bore-out chez les soignants n'est pas le manque quantitatif de travail, mais bien la perte de sens. Une étude publiée dans le Journal of Career Assessment, a examiné le lien entre le sentiment de surqualification (sentiment d'avoir des compétences supérieures à ce que le poste requiert), l'ennui professionnel et le sens du travail.

Menée auprès de deux échantillons (832 et 394 employés à Porto Rico), elle montre que le travail signifiant amortit significativement la relation entre la surqualification perçue et l'ennui..

Cette question du sens est au cœur d'une réflexion récente publiée dans Health Care Analysis. Les auteurs rappellent que « le sens et l'épanouissement dans le travail des soignants sont reconnus comme importants pour les professionnels en nursing, médecine, thérapie respiratoire, travail social et autres disciplines de santé ». Et que « lorsque ces expériences sont compromises, elles sont liées à la détresse morale, à la fatigue de compassion, au burnout et à des effets sur la santé individuelle ».

Détresse morale et travail empêché : le versant éthique du bore-out

Il est impossible d'aborder la perte de sens chez les soignants sans évoquer le concept de détresse morale (moral distress), défini dès 1984 par le philosophe Andrew Jameton : « la détresse morale survient quand un soignant sait ce qu'il faudrait faire moralement, mais que des contraintes institutionnelles rendent quasi impossible la mise en œuvre de cette action correcte ».

La détresse morale rejoint le bore-out sur un point fondamental : le travail empêché. Le soignant ne s'ennuie pas par manque d'activité, mais parce que son activité est empêchée, dévoyée, vidée de sa substance éthique.

Les contraintes organisationnelles, manque de temps, effectifs insuffisants, injonctions contradictoires, protocolisation excessive, transforment le soin en une succession de tâches accomplies sans véritable engagement moral.

Quelles pistes pour la prévention ?

Les études disponibles suggèrent plusieurs pistes, à considérer comme des directions de réflexion plutôt que comme des recettes validées :

  • Donner du sens et de l'autonomie. La littérature en psychologie du travail souligne que l'engagement au travail dépend de plusieurs dimensions clés : la variété des compétences mobilisées, l'identité et l'importance perçue des tâches, l'autonomie et le feedback reçu. Pour les soignants, cela peut passer par la rotation des postes, la redéfinition des fiches de poste et la possibilité de moduler certaines tâches selon les préférences individuelles (une démarche parfois désignée sous le terme de job crafting).
  • Renforcer l'intelligence émotionnelle. L'étude grecque de Papathanasiou et al. suggère que l'intelligence émotionnelle est associée à de plus faibles niveaux d'ennui professionnel. Des formations ciblées (gestion émotionnelle, communication, intelligence relationnelle) pourraient être intégrées dans les plans de développement professionnel continu des soignants.
  • Créer des espaces de réflexion éthique. Pour prévenir la détresse morale et la perte de sens, les établissements peuvent développer des espaces d'analyse de la pratique, des groupes de parole éthique ou des réunions de débriefing clinique, permettant aux soignants de reconnecter leurs actes quotidiens avec le sens de leur métier.
  • Revoir la charge administrative. L'une des sources fréquemment évoquées d'ennui et de perte de sens chez les soignants est l'inflation documentaire. Repenser les outils de traçabilité, déléguer certaines tâches administratives et simplifier les circuits de validation sont des pistes déjà discutées dans la littérature sur l'organisation des soins.

Sources principales

Poirier C., Gelin M., Mikolajczak M. (2021). Creation and Validation of the First French Scale for Measuring Bore-Out in the Workplace. Frontiers in Psychology, 12:697972. Lien PMC

Papathanasiou I.V., Fradelos E.C., Nikolaou E., Tsaras K., Kontopoulou L., Malli F. (2021). Emotional Intelligence and Professional Boredom among Nursing Personnel in Greece. Journal of Personalized Medicine, 11(8):750. Lien PMC

Li J., Kaltiainen J., Hakanen J.J. (2024). Job boredom as an antecedent of four states of mental health: life satisfaction, positive functioning, anxiety, and depression symptoms among young employees. BMC Public Health, 24:907. Lien PMC

Cleary M., Sayers J., Lopez V., Hungerford C. (2016). Boredom in the Workplace: Reasons, Impact, and Solutions. Issues in Mental Health Nursing, 37(2):83-89. Lien PubMed

Sánchez-Cardona I., Vera M., Martínez-Lugo M., Rodríguez-Montalbán R., Marrero-Centeno J. (2020). When the Job Does Not Fit: The Moderating Role of Job Crafting and Meaningful Work in the Relation Between Employees' Perceived Overqualification and Job Boredom. Journal of Career Assessment. Lien Sage

Errasti-Ibarrondo B., Lemermeyer G., van Manen M. (2025). Meaning, Fulfillment, and the Work of Healthcare. Health Care Analysis. Lien PubMed

Jameton A. (1984). Nursing Practice: The Ethical Issues. Englewood Cliffs, Prentice-Hall. Cité par l'AMA Journal of Ethics (2017).

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