Lorsqu'on évoque l'adaptation des espaces de travail aux personnes neurodivergentes, l'image qui vient spontanément à l'esprit est celle de l'open space. Pourtant, de nombreux métiers exercent dans des environnements où les sollicitations sensorielles sont encore plus nombreuses.
Pharmacies, cabinets dentaires, cliniques vétérinaires, laboratoires ou centres de santé partagent plusieurs caractéristiques : un flux continu de personnes, des sonneries fréquentes, des conversations simultanées, des interruptions permanentes et une exigence élevée de concentration.
Une revue systématique publiée en 2024 dans la revue Applied Psychology apporte un éclairage intéressant sur ce sujet. Cette méthode consiste à passer en revue l'ensemble des études scientifiques existantes selon des critères rigoureux afin d'identifier les résultats les plus fiables.
Les chercheurs ont analysé plusieurs centaines de travaux consacrés aux aménagements physiques destinés aux travailleurs neurodivergents. Leurs conclusions rappellent que certains facteurs environnementaux, souvent considérés comme anodins, peuvent peser lourdement sur les capacités d'attention et de concentration.
Un quotidien fait de sollicitations permanentes
Ces environnements exigent une vigilance constante. Les professionnels doivent traiter simultanément de nombreuses informations, souvent dans des délais très courts, tout en limitant les risques d'erreur.
Dans une pharmacie, cela peut signifier vérifier une ordonnance, contrôler un dosage, répondre aux questions d'un patient, gérer un appel téléphonique et superviser une commande en cours.
Dans un cabinet dentaire, l'attention est mobilisée par la réalisation des soins, le respect des protocoles, la préparation du matériel et les échanges avec les patients.
En clinique vétérinaire, les consultations, les urgences, les tâches administratives et la gestion des animaux créent également un environnement particulièrement stimulant.
Cette multiplicité de sollicitations impose une forte capacité de concentration. Or, lorsqu'un professionnel doit en permanence filtrer les bruits ambiants, les conversations voisines, les sonneries ou les passages fréquents, une partie de ses ressources cognitives est mobilisée par son environnement plutôt que par sa mission.
La revue scientifique identifie d'ailleurs deux facteurs récurrents dans les difficultés rapportées par les travailleurs neurodivergents : le bruit et la lumière.
Le bruit est cité dans 18 des 20 études retenues. La lumière apparaît dans 15 d'entre elles.
Quand la concentration devient un effort supplémentaire
La concentration est souvent perçue comme une compétence individuelle. En réalité, elle dépend également de l'environnement.
Dans une officine, la préparation d'une ordonnance nécessite de vérifier des dosages, des interactions médicamenteuses et des informations administratives. Une interruption au mauvais moment peut entraîner une perte du fil de la tâche.
Même constat dans un cabinet dentaire lors de la préparation d'un protocole de soins ou dans une clinique vétérinaire lors du calcul d'une posologie.
Les professionnels développent naturellement des stratégies pour gérer ces interruptions. Toutefois, lorsque l'environnement multiplie les sollicitations, une partie de l'énergie cognitive est mobilisée pour filtrer les informations non pertinentes.
Le cerveau ne se concentre plus uniquement sur la tâche. Il doit également gérer le bruit de fond, les mouvements périphériques, les conversations voisines ou les changements de luminosité.
L'erreur consiste à chercher une solution unique
Les travaux analysés par les chercheurs montrent qu'il n'existe pas d'aménagement universel.
Certaines personnes apprécient les environnements dynamiques et stimulants. D'autres ont besoin de davantage de calme pour travailler efficacement.
Dans la santés, cette diversité est particulièrement visible. Deux préparateurs en pharmacie, deux assistantes dentaires ou deux auxiliaires vétérinaires peuvent avoir des besoins très différents alors qu'ils occupent des fonctions similaires.
L'enjeu n'est donc pas de transformer une officine ou un cabinet en espace silencieux. Une telle approche serait d'ailleurs irréaliste.
Le pouvoir du choix
L'un des enseignements majeurs de la revue systématique concerne l'autonomie laissée aux salariés.
Les aménagements jugés les plus utiles ne sont pas nécessairement les plus sophistiqués. Ce qui compte avant tout est la possibilité de choisir.
- Dans une pharmacie, cela peut passer par l'organisation des tâches administratives dans un espace plus calme à certains moments de la journée.
- Dans un cabinet dentaire, il peut s'agir d'aménager un bureau permettant de traiter les dossiers ou les devis à l'écart des salles de soins.
- Dans une clinique vétérinaire, certaines activités administratives peuvent être regroupées dans des plages horaires moins exposées aux sollicitations.
Des aménagements bénéfiques à toute l'équipe
L'intérêt de ces démarches dépasse largement le cadre de la neurodiversité.
Les professionnels de santé figurent parmi les catégories les plus exposées aux interruptions de tâches et à la surcharge informationnelle.
Réduire les nuisances sonores dans une salle de préparation, améliorer le confort visuel d'un poste administratif ou créer un espace permettant de s'isoler ponctuellement profite généralement à l'ensemble de l'équipe.
Une réflexion encore peu présente dans les structures de santé
Les pharmacies, cabinets dentaires et structures vétérinaires investissent régulièrement dans l'ergonomie des postes de travail afin de prévenir les troubles musculosquelettiques.
En revanche, les dimensions sensorielles de l'environnement sont rarement évaluées de manière formelle.
Pourtant, quelques questions simples peuvent constituer un point de départ :
- Les équipes disposent-elles d'un endroit réellement calme pour effectuer certaines tâches nécessitant de la concentration ?
- Les interruptions peuvent-elles être limitées lors de certaines activités sensibles ?
- L'éclairage est-il adapté aux différents postes ?
- Les salariés ont-ils la possibilité d'organiser certaines tâches selon leurs besoins ?
La revue publiée dans Applied Psychology rappelle que la recherche manque encore de données permettant de mesurer précisément l'impact des aménagements existants. Mais elle met en évidence une réalité déjà bien connue sur le terrain : les conditions sensorielles de travail influencent directement la capacité des professionnels à mobiliser leurs compétences.
Dans des métiers où l'attention, la précision et la relation humaine sont au cœur de l'activité, cette réflexion pourrait devenir un nouvel enjeu d'attractivité, de fidélisation et de qualité de vie au travail.
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