Dans les structures de santé, l’intégration d’un nouveau salarié ou apprenti doit être efficiente pour répondre aux nombreuses attentes d’une patientèle souvent stressée. Assistant dentaire, préparateur en pharmacie, ASV, vétérinaire salarié, pharmacien adjoint ou jeune praticien : chacun doit rapidement comprendre les outils, les protocoles, les habitudes de l’équipe, mais aussi la manière de gérer les patients, les clients ou les propriétaires d’animaux.
Or, cette phase ne se limite pas à « prendre ses marques ». Elle engage à la fois l’apprentissage du travail, la compréhension de l’organisation et l’entrée dans un collectif, avec ses codes, ses repères et parfois ses tensions.
Comme le souligne Serge Perrot, « elle commence avant que la personne arrive : c’est ce qu’on appelle la socialisation anticipée ». Les premiers contacts, l’entretien de recrutement et les attentes créées avant l’embauche font donc déjà partie de ce « processus continu ».
L’onboarding ne doit pas être pensé comme une simple checklist d’accueil, mais comme un moment fort d’apprentissage et d’ajustement.
« D’un point de vue théorique, il n’y a pas de fin. Et en pratique, il y a des moments plus intenses que d’autres, comme l’arrivée en poste. Mais il peut se ré-enclencher de manière intense lorsqu’il y a un changement d’orientation, un changement de direction, l’arrivée de nouveaux collègues, une nouvelle procédure, une évolution de la clientèle… »
Comprendre l’organisation, le collectif et le travail
Cette socialisation repose sur trois piliers :
1. Le premier consiste à « comprendre l’entreprise dans laquelle on débarque » : son organisation, son histoire, ses règles, sa culture. Dans une petite structure de santé, cette compréhension peut sembler plus simple que dans un grand groupe, mais elle reste déterminante.
2. Le deuxième concerne « les gens que l’on rencontre » : manager, collègues, clients, patients, fournisseurs.
3. Le troisième relève du « travail à proprement parler », c’est-à-dire les compétences techniques, les procédures et les gestes du quotidien.
Mais l’intégration ne consiste pas seulement à accumuler des informations. Elle combine deux mécanismes : « un processus d’apprentissage » et « un processus d’intériorisation ». Le collaborateur doit « connaître, comprendre, savoir », mais aussi, dans une certaine mesure, « adhérer, s’identifier, intérioriser ».
Le second niveau est plus subtil. On peut être parfaitement opérationnel sans se sentir totalement aligné avec l’organisation. « Je peux avoir une intériorisation qui n’est pas excellente et pour autant une socialisation qui est terminée, parce que le processus ne va plus trop évoluer. »
Pour les managers de santé, l’intégration ne peut donc pas se limiter au développement de compétences métier. Une assistante dentaire, un préparateur en pharmacie, une ASV ou un jeune praticien salarié doit aussi comprendre « comment ça marche ici » : à qui demander de l’aide, comment traiter une situation difficile ou encore comment l’équipe arbitre entre urgence, qualité du soin et charge de travail.
Les valeurs ne comptent que si elles sont incarnées
Les valeurs d’entreprise sont-elles un pilier de l’intégration ? Oui, répond Serge Perrot, à condition de ne pas les réduire à une communication de façade.
« Les valeurs, c’est ce qui va agir un peu comme un repère, ce qui va guider les comportements, les orienter. »
Encore faut-il que ces valeurs existent réellement dans les pratiques quotidiennes. Les valeurs affichées peuvent en effet différer des valeurs vécues sur le terrain. « La diffusion des valeurs ne se fait que par l’exemplarité. Elles ne font sens qu’à partir du moment où elles sont incarnées et se traduisent par des comportements. »
Dans les petites structures, cette exemplarité passe autant par le manager que par les salariés plus anciens. « La culture se transmet lorsque les gens vivent une expérience commune », résume le professeur d’université.
Peu à peu se forment des croyances partagées : « je crois que ce qu’on a fait était bien, puisque ça a bien marché. » La culture devient alors « une réaction d’adaptation à l’environnement ».
L’équipe, premier agent socialisateur
L’intégration passe-t-elle nécessairement par des pauses conviviales, des déjeuners d’équipe ou des afterworks ? La réalité est souvent plus simple et plus concrète.
Les premiers « agents socialisateurs » sont avant tout les collègues, les tuteurs et les managers. Les protocoles, les situations de travail et le fait de « se frotter à plein de choses » viennent compléter cet apprentissage.
Les collègues transmettent en premier les règles implicites : « tiens, je vais te montrer, ça marche comme ça », « attends, tu peux faire ça », « je me charge de ce client », etc. Cette socialisation par les pairs doit être encouragée : « ce n’est pas une chose qu’on peut ni qu’on doit éviter. »
Charge ensuite au management de préparer l’arrivée : mailing interne, présentation générale à l’équipe, café ou déjeuner le jour J… Il convient aussi de rappeler qu’une nouvelle recrue nécessite de l’écoute et de la patience.
Un cas demande toutefois davantage de vigilance : celui des équipes déjà dysfonctionnelles. Recruter une nouvelle personne pour « rebooster » un collectif en difficulté est, selon Serge Perrot, une erreur fréquente.
« On ne va pas régler l’équipe en recrutant une personne. On va plutôt dérégler la personne en la mettant dans l’équipe. »
Ne pas laisser les émotions négatives s’accumuler
Dans les métiers de santé de proximité, la relation au public expose les équipes à une charge émotionnelle importante : inquiétude, douleur, impatience, agressivité ou conflits. Un terrain propice à la « fatigue émotionnelle ». « Elle naît du fait d’avoir de manière répétée des émotions négatives. »
Le rôle du manager consiste alors à éviter que les collaborateurs encaissent seuls ces tensions. « Toutes les pratiques qui visent à ne pas laisser les gens emmagasiner seuls ces émotions négatives sont bonnes à prendre. »
Cela peut passer par des débriefings, des échanges informels en fin de journée, une répartition temporaire des tâches ou un soutien explicite face à un client difficile.
Ce soutien participe directement à la protection émotionnelle du salarié : « Je ne rentre pas chez moi avec une émotion négative emmagasinée. Je me dis : dans l’histoire, j’avais raison ou en tout cas je n’y suis pour rien. »
Fidéliser, oui, mais pas à tout prix
Intégrer un salarié, c’est avant tout construire une relation régulière et sincère.
« Sincère, cela signifie techniquement “s’intéresser sincèrement à l’autre”. Parler du travail, de ce qui va et ne va pas, de ce qu’on peut faire autrement, de ce que souhaite la personne. »
Tous les départs ne sont donc pas des échecs. « Le sujet n’est pas tellement la fidélisation, mais plutôt les départs non souhaités », nuance Serge Perrot.
« Un collaborateur veut créer son officine, suivre son conjoint, changer de région, accéder à un poste que la structure ne peut pas offrir ? Vous ne pouvez pas lutter… Ce qui compte, c’est que quand les gens sont là, on fasse en sorte que ça se passe le mieux possible. Et s’ils doivent partir à un moment donné, ils partiront. Ce n’est pas forcément un bon combat de viser la fidélisation à tout prix. »
Pour les managers de santé, l’onboarding apparaît donc comme bien plus qu’un accueil réussi. Il s’agit d’un processus continu de socialisation, d’apprentissage, de soutien et de clarification.
Bien intégrer, c’est aider un collaborateur à comprendre son environnement, à trouver sa place dans le collectif et à travailler sans accumuler seul les tensions du métier. C’est aussi accepter qu’une relation professionnelle réussie ne se mesure pas toujours à sa durée, mais à sa qualité.
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