Combien de CO₂ produit une clinique vétérinaire ?
La question paraît simple. Elle est pourtant difficile à chiffrer.
Il n’existe pas aujourd’hui de valeur de référence permettant d’affirmer qu’une clinique vétérinaire française « moyenne » émet tant de tonnes de CO₂e par an. Les pratiques, les bâtiments, les équipements, les déplacements et les activités diffèrent considérablement d’une structure à l’autre.
Une clinique de médecine des animaux de compagnie située en centre-ville n’aura pas le même profil qu’une structure rurale réalisant quotidiennement des visites d’élevage. Un centre hospitalier disposant d’un plateau technique important aura lui aussi une empreinte différente d’un cabinet avec peu d’équipements.
La première étape consiste donc à mesurer sa propre activité. C’est précisément ce que permettent désormais certains outils développés pour le secteur vétérinaire.
Cinq postes pour commencer à regarder son empreinte
Le calculateur britannique de Vet Sustain s'intéresse à cinq catégories : énergie, déplacements, déchets, fluides frigorigènes et anesthésiques.
Cette classification donne une première idée des domaines sur lesquels une clinique peut travailler.
1. L'énergie
Chauffage, éclairage, ventilation, climatisation, réfrigérateurs, congélateurs, appareils médicaux, ordinateurs : le fonctionnement quotidien d'une structure nécessite de nombreuses consommations énergétiques.
Le bâtiment constitue donc un premier terrain d'action.
Avant même de remplacer un équipement, il est possible de commencer par regarder les consommations réelles : quels appareils fonctionnent en permanence ? Quels équipements restent allumés inutilement ? Quelle est la consommation du chauffage ou de la climatisation ? Le bâtiment est-il correctement isolé ?
Le calcul permet de passer d'une impression générale (« nous consommons beaucoup ») à des données exploitables.
2. Les déplacements
Pour certaines activités vétérinaires, notamment en pratique rurale, les déplacements peuvent représenter une part importante de l'activité.
Le nombre de kilomètres parcourus, le type de véhicule et la consommation de carburant peuvent donc entrer dans le calcul.
Cela ouvre également une réflexion très concrète sur l'organisation du travail : regroupement des visites lorsque cela est compatible avec les contraintes médicales, optimisation des tournées, entretien des véhicules ou évolution progressive du parc automobile.
3. Les déchets
Une clinique produit plusieurs catégories de déchets, avec des filières de traitement différentes.
Le tri est donc important, mais le raisonnement peut aller plus loin : le meilleur déchet reste celui que l'on n'a pas produit.
La question devient alors celle du choix des consommables et de leur utilisation. Est-il nécessaire d'ouvrir systématiquement certains produits ? Quelle quantité de matériel est réellement utilisée ? Certaines pratiques peuvent-elles être revues sans compromettre l'hygiène ou la sécurité ?
Ces questions nécessitent une analyse au cas par cas.
4. Les gaz anesthésiques
L'anesthésie constitue un domaine particulièrement intéressant pour la réduction de l'empreinte environnementale.
Les gaz anesthésiques inhalés sont des gaz à effet de serre. Une revue publiée dans Veterinary Anaesthesia and Analgesia souligne notamment l'intérêt de limiter leur utilisation lorsque cela est compatible avec la prise en charge du patient et d'utiliser les débits de gaz frais les plus faibles permettant de garantir une anesthésie sûre.
4. Les fluides frigorigènes
Climatisation, chambres froides, réfrigérateurs et certains équipements médicaux utilisent des fluides frigorigènes dont les fuites peuvent avoir un impact climatique important. Ils sont donc également intégrés au calculateur de Vet Sustain.
Le calculateur ne donne pas une note à la clinique
Il serait facile de tomber dans une logique de classement : telle clinique serait « bonne élève », telle autre aurait une empreinte trop importante. Ce n'est pas le principe. Le calculateur sert avant tout à établir un point de départ.
Une clinique réalise son bilan une première année. Elle identifie ses principaux postes. Elle choisit ensuite quelques actions prioritaires, puis refait le calcul.
Le résultat permet alors de regarder l'évolution.
Vet Sustain présente précisément son outil comme un moyen d'établir une référence, de fixer des objectifs de réduction et de suivre les progrès dans le temps.
Le chiffre obtenu n'est donc pas une fin en soi. C'est un outil pour décider.
Pourquoi les futurs vétérinaires sont directement concernés
Les premières études consacrées au sujet montrent qu'il existe une demande.
Une enquête publiée dans le Journal of Veterinary Medical Education auprès d'étudiants vétérinaires a montré un niveau d'intérêt élevé pour les questions liées au changement climatique et à la durabilité. Les étudiants considéraient notamment que les vétérinaires pouvaient jouer un rôle dans la promotion de pratiques plus durables.
Une enquête menée auprès de vétérinaires en exercice avait abouti à un constat comparable : les professionnels interrogés reconnaissaient largement les conséquences du changement climatique sur la santé animale et humaine, mais la plupart indiquaient ne pas avoir reçu de formation sur le sujet pendant leurs études ou dans le cadre de la formation continue.
Apprendre à faire de meilleurs choix, pas seulement des « écogestes »
C'est probablement le changement le plus intéressant pour les futures générations.
La durabilité ne consiste pas à mémoriser une liste de bonnes pratiques.
Elle suppose de savoir analyser une situation professionnelle et identifier les marges de réduction disponibles.
L'anesthésie montre concrètement ce que cette évolution peut changer
L'anesthésie constitue un bon exemple parce que certaines modifications de pratique peuvent avoir un effet mesurable.
Une étude publiée en 2026 dans Veterinary Anaesthesia and Analgesia a évalué la mise en place d'un protocole d'anesthésie à faible débit dans un hôpital vétérinaire universitaire. Après l'intervention, le débit moyen de gaz frais a diminué de 52 %, passant de 1,27 à 0,61 L/min. Les auteurs rapportent une réduction proportionnelle des émissions liées aux gaz anesthésiques, de 4,24 à 2,03 kg CO₂e par heure d'anesthésie.
Le résultat est intéressant pour une raison simple : la réduction ne repose pas uniquement sur l'achat d'un nouvel équipement.
Elle passe par une modification des pratiques et par la formation des équipes.
Les achats constituent probablement le prochain grand sujet
Le calcul d'une empreinte ne s'arrête toutefois pas aux cinq catégories prises en compte par le calculateur britannique.
Une grande partie de l'impact environnemental d'une activité économique se situe dans les émissions indirectes, notamment celles associées aux biens et services achetés.
Pour une clinique vétérinaire, cela concerne notamment :
- les médicaments ;
- les dispositifs médicaux ;
- les consommables ;
- les équipements ;
- les produits d'entretien ;
- les emballages ;
- le matériel informatique.
Ces émissions sont plus difficiles à calculer car il faut disposer de données fiables sur la fabrication, le transport et la fin de vie des produits.
Cette difficulté explique aussi pourquoi il faut être prudent avec les chiffres présentés comme l'empreinte « complète » d'une clinique.
Un bilan carbone dépend toujours du périmètre retenu et des données disponibles.
La clinique peut devenir un lieu d'apprentissage
La question concerne aussi les employeurs. Un jeune vétérinaire arrive rarement dans une structure avec la possibilité de modifier immédiatement les protocoles ou les habitudes de l'équipe. Il découvre les pratiques existantes et les reproduit progressivement.
C'est précisément pour cette raison que les structures peuvent jouer un rôle important.
Une clinique qui a réalisé son bilan carbone peut expliquer aux nouvelles recrues :
- quels sont ses principaux postes d'émissions ;
- quelles actions ont déjà été mises en place ;
- quelles pratiques sont recommandées ;
- pourquoi certains choix ont été faits ;
- quels indicateurs sont suivis.
La démarche environnementale devient alors une partie de l'intégration professionnelle.
Les écoles vétérinaires commencent elles aussi à se saisir du sujet
Cette évolution apparaît désormais dans la littérature consacrée à la formation.
Une publication parue en 2026 dans le Journal of Veterinary Medical Education propose un cadre pour intégrer le changement climatique dans une formation vétérinaire fondée sur les compétences.
Les auteurs identifient quatre domaines :
1. la gestion de la santé animale,
2. la résilience des systèmes vétérinaires,
3. la réduction des risques climatiques associés à l'activité vétérinaire,
4. l'engagement avec la communauté.
Les hôpitaux vétérinaires universitaires peuvent également servir de terrain d'expérimentation.
Une étude publiée dans le même domaine souligne leur position particulière pour montrer aux étudiants comment intégrer la durabilité dans les pratiques quotidiennes. Les auteurs recommandent une intégration plus importante de ces questions dans la formation vétérinaire et considèrent les établissements d'enseignement comme des lieux pouvant montrer l'exemple.
La logique est intéressante pour la profession : les bonnes pratiques peuvent être apprises pendant les études, observées en stage puis retrouvées dans les premières structures d'exercice.
Une nouvelle compétence à transmettre lors des recrutements ?
Pour les cliniques qui recrutent, cette évolution peut aussi modifier progressivement les profils recherchés.
Il ne s'agit pas de demander à un jeune vétérinaire de savoir réaliser un bilan carbone avant de lui proposer un poste.
Ce sont des compétences transversales qui dépassent largement la seule question environnementale.
Elles touchent aussi à la gestion de la clinique, à l'organisation du travail, à la qualité, à la maîtrise des coûts et à l'utilisation raisonnée des ressources.
Une clinique qui entreprend cette démarche peut donc avoir intérêt à l'intégrer dans son management.
Le vétérinaire de demain n'aura pas besoin d'être expert du carbone
- Il serait excessif de transformer le bilan carbone en nouvelle obligation individuelle.
- Le vétérinaire restera avant tout un professionnel de santé animale.
- Mais son environnement de travail évolue.
Les ressources deviennent un sujet de gestion. Les achats, les déplacements, l'énergie, les déchets et certaines pratiques médicales peuvent être analysés sous un angle environnemental. Les étudiants demandent davantage de formation sur ces questions et des travaux scientifiques proposent maintenant des cadres pour intégrer le climat aux compétences vétérinaires.
Le mouvement est donc moins celui d'une nouvelle spécialité que celui d'une évolution du regard porté sur la pratique.
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