Aujourd’hui on connaît bien le burn-out professionnel, mais moins le burn-out parental. De quoi parle-t-on ?
Nicolas Neveux : À l’origine, le burn-out a été décrit chez les personnes qui prennent soin des autres, les caregivers. Au départ, la notion a été utilisée pour les soignants qui s’occupaient de malades, puis elle s’est étendue au monde du travail et à la sphère familiale.
Le burn-out parental, c’est le burn-out qui survient dans le cadre familial, chez quelqu’un qui doit prendre soin de ses enfants et qui, à un moment, se retrouve submergé par l’épuisement, la démotivation et le fait de ne plus en pouvoir.
En quoi est-ce différent du stress parental normal ?
Nicolas Neveux : Le stress et le burn-out, ce n’est pas la même chose. Le stress est ce qui met une personne sous pression, ce qui la sollicite psychologiquement ou physiologiquement.
Le burn-out, lui, est une réaction pathologique à un ou plusieurs stress. Autrement dit, le stress correspond à la pression exercée sur la personne, le burn-out correspond à l’état psychique d’épuisement quand la réaction n’est plus fonctionnelle.
A-t-on affaire à un phénomène récent ? Pourquoi le burn-out parental semble-t-il plus présent aujourd’hui ?
Nicolas Neveux : Probablement pas. On peut imaginer que cela a toujours existé. En revanche, il est possible que ce soit aujourd’hui plus fréquent qu’avant en raison de nos modes de vies et de la place du travail, même s’il est difficile de l’affirmer sans statistiques comparables.
Plusieurs évolutions de société peuvent l’expliquer. D’abord, les conditions de vie ont changé. Quand une partie des tâches du quotidien était prise en charge par des tiers, ou quand un seul parent travaillait à l’extérieur du foyer et que les familles monoparentales étaient rares, la charge psychique pesant sur chaque parent n’était pas la même.
Aujourd’hui, beaucoup de parents doivent à la fois travailler, s’occuper des enfants, gérer le quotidien, la logistique, les contraintes de temps. Le temps s’est contracté, chaque minute compte. Cela ajoute une charge mentale supplémentaire.
Y a-t-il des profils plus à risque ? Les parents solos, les perfectionnistes ?
Nicolas Neveux : Je ne dirais pas qu’il existe un profil biologique du burn-out parental. Ce n’est pas une question de genre en soi. Cela dépend davantage de la manière dont la personne s’investit psychologiquement dans son rôle de parent. Concernant le perfectionnisme, tout dépend du domaine dans lequel il s’exprime.
Quelqu’un peut être perfectionniste dans son travail et très peu investi dans sa parentalité. On ne peut donc pas établir de règle simple.
Ce qui me paraît central, c’est plutôt la capacité ou non à arbitrer correctement ses besoins. Si une personne privilégie constamment son besoin d’appartenance familiale, c’est-à-dire tout ce qu’elle fait pour ses enfants, au détriment de ses besoins physiologiques, du sommeil, du repos, de la vie amicale ou sociale, elle augmente le risque de burn-out parental.
Quels sont les premiers signes qui doivent alerter ?
Nicolas Neveux : Le premier, c’est souvent la fatigue. Mais c’est un signal très peu spécifique. Le problème, c’est que beaucoup de gens cherchent surtout à ne plus être fatigués, sans se demander ce qui les fatigue. Il faut au contraire partir du signal et chercher sa cause :
- Pourquoi suis-je fatigué ?
- Qu’est-ce qui fait que je suis devenu irritable ?
- Quelle cause m’amène à être plus anxieux ?
L’irritabilité est un autre signe fréquent, souvent dirigé vers les enfants : on crie davantage, on devient impatient, on s’emporte plus vite. Plus largement, dès qu’il existe un déclenchement émotionnel important, il faut se poser des questions.
Comment expliquez-vous ces réactions ?
Nicolas Neveux : Très souvent, le parent arrive déjà épuisé dans l’interaction avec l’enfant. Ses besoins physiologiques ne sont plus satisfaits : il manque de sommeil, il est à bout, il accumule le ras-le-bol.
À partir de là, le moindre écart de l’enfant, la moindre règle transgressée, est vécu comme une demande d’effort supplémentaire alors que le parent n’a déjà plus de ressources.
La colère ou le cri est une réaction à ce déséquilibre installé depuis longtemps. Tout le travail consiste à permettre à la personne d’en prendre conscience, seule ou avec l’aide d’une psychothérapie, pour réorganiser autrement ses arbitrages et ne plus négliger systématiquement ses propres besoins.
Le burn-out parental et le burn-out professionnel sont-ils liés ? Quelles conséquences peut avoir le premier sur la vie professionnelle ?
Nicolas Neveux : Le burn-out parental ne reste pas cantonné à la sphère familiale. Il peut aussi désorganiser profondément la vie professionnelle, pour une raison assez simple, une personne épuisée à la maison n’arrive pas au travail avec un niveau de ressources psychiques intact. Elle arrive déjà entamée.
Cet épuisement peut d’abord se traduire par :
- une fatigue importante,
- une baisse de concentration,
- une démotivation,
- davantage d’irritabilité,
- de l’anxiété.
Et tout cela a forcément un retentissement au travail, on est moins disponible mentalement, moins efficace, moins patient, parfois moins en mesure de prendre du recul ou de faire face à la pression ordinaire de son poste.
Il peut aussi se produire un phénomène d’arbitrage contraint. Quand la personne n’arrive plus à tenir dans tous les domaines de sa vie, elle est amenée à faire des coupes franches.
Cela peut vouloir dire réduire son investissement professionnel, se désengager partiellement, refuser certaines responsabilités, voire ne plus parvenir à travailler correctement.
Ce n’est pas forcément un choix libre au départ, c’est parfois simplement la conséquence d’un épuisement devenu incompatible avec le maintien du même niveau d’engagement.
À l’inverse, il faut aussi comprendre que la vie professionnelle peut nourrir le burn-out parental. Si quelqu’un investit énormément son travail, il rogne sur le temps, l’énergie et la disponibilité psychique qu’il peut consacrer à sa vie familiale.
Ensuite, quand il se retrouve avec ses enfants, il a l’impression que tout est trop, non pas forcément parce que la parentalité est devenue objectivement impossible, mais parce qu’il doit tout faire dans un temps trop contraint, avec des ressources déjà épuisées. C’est là qu’on peut entrer dans un cercle vicieux.
Et il existe des situations de double burn-out. Cela arrive souvent chez des personnes qui ont du mal à mentaliser leurs propres besoins, à poser des limites.
C’est pour cela qu’il faut penser ces situations en termes d’équilibre global entre différents domaines de vie. Le problème ne vient pas seulement du travail ou seulement de la famille, mais du fait qu’à un moment la personne n’arrive plus à arbitrer ses besoins, à poser des limites, ni à préserver un fonctionnement soutenable dans la durée.
Et dans certains cas, on voit apparaître un double burn-out, à la fois parental et professionnel.
Comment prévenir un burn-out parental ?
Nicolas Neveux : Prévenir, ce n’est pas simplement prendre l’air ou s’aérer l’esprit. Ce qui compte, c’est d’organiser sa vie d’une manière tenable sur le long terme, à un rythme que l’on pourrait soutenir durablement. Cela suppose de faire des choix, donc des renoncements.
Et c’est précisément ce que beaucoup de gens refusent, changer leurs habitudes, affronter leur employeur, poser des limites à leur conjoint, cadrer leurs enfants. Or, si on ne fait pas cet effort suffisamment tôt, on paie ensuite beaucoup plus cher les conséquences.
Que faut-il faire quand on pense être déjà en burn-out parental ?
Nicolas Neveux : Il faut consulter rapidement, et consulter un médecin, si possible un psychiatre. D’abord parce qu’il faut poser un diagnostic. Une fatigue importante, par exemple, peut avoir d’autres causes qu’un burn-out comme un trouble anxieux, une pathologie somatique, voire quelque chose de grave. Il faut donc commencer par vérifier de quoi il s’agit réellement.
Comment se soigne un burn-out parental ?
Nicolas Neveux : La prise en charge peut associer médicaments et psychothérapie selon les cas. Deux approches sont particulièrement utiles.
- La première, c’est la thérapie interpersonnelle, qui aide à mieux prioriser ses besoins dans les relations et à rendre les liens plus sécurisants et plus fonctionnels.
- La seconde, c’est la thérapie cognitive et comportementale, qui permet de remettre en question les croyances et les pensées dysfonctionnelles qui conduisent la personne à se mettre en difficulté ou à s’interdire certains changements.
Selon la situation, un arrêt de travail peut aussi être nécessaire.
Pourquoi faut-il intervenir vite ?
Nicolas Neveux : Parce que, dans le burn-out parental, il n’y a pas que le parent en souffrance, il y a aussi des enfants qui peuvent subir les conséquences de cet épuisement. Le risque, si l’on laisse la situation se dégrader, c’est qu’un parent à bout perde le contrôle et adopte des comportements violents. Plus la prise en charge est précoce, mieux c’est.
Un dernier point important à retenir ?
Nicolas Neveux : Oui, la culpabilité. Les personnes en burn-out parental culpabilisent énormément. Elles ont peur d’être vues comme de mauvais parents, ou pensent qu’elles manquent simplement de volonté. Cette culpabilité devient un frein à la consultation.
Or, le fait d’être en burn-out parental ne signifie pas qu’on est un mauvais parent. En revanche, il est essentiel de faire ce qu’il faut pour s’en sortir, et le plus tôt possible. La culpabilité est une émotion ; elle ne doit pas décider à notre place de ce qu’on va faire.
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