Le Cluster : Comment distinguer le traumatisme vicariant de la fatigue de compassion ?
Pascale Brillon : La fatigue de compassion correspond à une forme d'usure émotionnelle. Le professionnel a l'impression de ne plus rien avoir à donner. Il ne voit plus que la souffrance autour de lui, se sent vidé, perd le plaisir dans ses relations et dans sa vie personnelle.
Le traumatisme vicariant est différent. Il survient lorsqu'un professionnel est exposé de façon répétée aux récits ou aux conséquences de traumatismes vécus par d'autres personnes. Il développe alors, par procuration, certains symptômes du stress post-traumatique.
Comment le distinguer d'un burn-out ou d'un stress post-traumatique classique ?
Le burn-out peut toucher n'importe quel métier. Un comptable, un enseignant ou un cadre peuvent en souffrir. La fatigue de compassion et le traumatisme vicariant concernent davantage les professions d'aide et de soin.
La fatigue de compassion affecte principalement la sphère relationnelle. On n'a plus envie d'écouter, plus envie de recevoir les difficultés des autres. Une psychiatre me disait récemment : « Avant, quand quelqu'un me demandait comment j'allais, je répondais : "Très bien, et toi ?" Aujourd'hui, je réponds seulement : "Très bien, merci." Je n'ai plus envie d'entendre la suite. »
Concrètement, à quoi cela ressemble-t-il ?
Une psychologue qui accompagne depuis des années des femmes victimes de violences sexuelles peut finir par ne plus voir les hommes de la même façon. Elle peut se sentir en danger dans des situations qui ne l'inquiétait pas auparavant.
Elle peut avoir des images intrusives qui ne lui appartiennent pas, éviter certains lieux associés aux récits de ses patients ou développer une vigilance excessive face à des situations pourtant banales.
Un urgentiste confronté quotidiennement à des accidents de moto peut devenir extrêmement anxieux à l'idée que son adolescent monte sur un deux-roues. Ce qu'il voit au travail modifie progressivement sa perception du risque.
Le traumatisme vicariant change notre vision du monde, notre sentiment de sécurité et parfois même notre confiance dans la nature humaine.
Peut-on être affecté même lorsqu'on n'entend pas directement un récit traumatique ?
Oui. Les récits sont une voie d'exposition importante, mais pas la seule. Les images, les situations observées, les conséquences concrètes du traumatisme ou encore la répétition d'événements difficiles peuvent avoir un impact majeur.
J'ai récemment travaillé avec des experts judiciaires qui passent leurs journées à analyser des images d'abus sur mineurs. Ils ne rencontrent jamais les victimes, mais cela ne les protège pas pour autant.
L'accumulation d'expositions à la souffrance et à la violence peut provoquer de la détresse chez l’observateur.
Le traumatisme vicariant est souvent associé aux psychologues. Pourquoi les autres professionnels de santé devraient-ils s'y intéresser ?
Parce qu'il ne concerne pas uniquement les psychologues. Au fil des années, j'ai vu arriver dans mes formations des magistrats, des experts judiciaires, des travailleurs sociaux, des urgentistes, des infirmiers, des médecins, mais aussi de nombreux autres professionnels confrontés à la souffrance humaine.
Un pharmacien peut recevoir quotidiennement des personnes en détresse psychologique. Un dentiste peut être confronté à des victimes de violences. Un kinésithérapeute accompagne parfois des patients dont la vie a été bouleversée par un accident grave ou une maladie invalidante. Tous peuvent être affectés.
Pourquoi certains professionnels développent-ils un traumatisme vicariant alors que d'autres semblent mieux résister ?
C'est précisément la question qui intéresse les chercheurs. Contrairement à ce que l'on croit, il ne suffit pas d'être exposé à des descriptions de traumas pour développer un traumatisme vicariant.
Dans ces professions, la souffrance psychologique est-elle davantage liée aux patients eux-mêmes ou aux conditions d'exercice du métier ?
Les deux jouent un rôle, mais les conditions de travail sont souvent sous-estimées.
Le concept de blessure morale concerne le sentiment de ne plus pouvoir exercer son métier comme il devrait l'être. Chez les soignants, cela peut prendre des formes très concrètes. Un psychologue à qui l'on impose un nombre limité de séances alors qu'il sait que son patient aurait besoin d'un suivi plus long.
Un médecin qui manque de temps pour accompagner correctement une personne en souffrance. Un professionnel qui voit une situation se dégrader faute de moyens.
« Je suis devenue psychiatre pour aider les gens, pas pour gérer des statistiques », me disent parfois certains professionnels. Lorsque l'écart devient trop important entre leurs valeurs, leur sentiment intime de sens et les contraintes et exigences administratives, la souffrance psychologique professionnelle augmente considérablement.
Les vétérinaires sont-ils particulièrement exposés ?
Ils cumulent eux aussi plusieurs facteurs de risque: Ils sont confrontés à la maladie, à la souffrance animale, au deuil des propriétaires, mais aussi à des arbitrages financiers particulièrement difficiles.
Contrairement à la plupart des médecins, ils doivent régulièrement se demander si les moyens financiers permettront ou non de poursuivre un traitement.
Cette réalité peut être très éprouvante lorsqu'ils savent qu'un animal pourrait être soigné mais que la situation économique de ses propriétaires ne le permet pas. Beaucoup me parlent de cette tension entre ce qu'ils aimeraient faire médicalement et ce qu'ils peuvent réellement mettre en place.
Ils reçoivent également des propriétaires en grande détresse. Pour certaines personnes isolées, l'animal représente bien davantage qu'un simple organisme vivant. Il constitue souvent leur principal compagnon, soutien affectif quotidien, un repère associé à leur identité.
Les vétérinaires se retrouvent alors à accompagner une forme de deuil sans avoir toujours été formés à cette dimension psychologique de leur métier.
Certaines personnes sont-elles plus vulnérables que d'autres ? Des traumatismes plus contagieux que d’autres ?
Oui, et cette vulnérabilité évolue au cours de la vie. Un professionnel sera plus sensible à certaines situations selon son histoire personnelle, son contexte familial ou ce qu'il traverse au moment où il y est confronté.
Nous savons également que les traumatismes impliquant des enfants sont particulièrement difficiles pour de nombreux soignants. Ils viennent toucher des représentations très profondes liées à l'innocence, à la protection et à la justice.
C'est pourquoi les professionnels travaillant avec de jeunes victimes, ou de jeunes patients comme en oncologie pédiatrique, en protection de l'enfance ou dans les enquêtes liées aux violences faites aux mineurs, présentent souvent des niveaux de détresse élevés.
Vous expliquez aussi que les soignants sont confrontés à ce que vous appelez une « efficacité négative »...
Oui, et c'est une particularité du soin dont on parle très peu. Dans beaucoup de métiers, les réussites sont visibles. Un restaurateur voit revenir ses clients satisfaits. Un journaliste reçoit des retours sur son travail. Un artisan peut observer le résultat concret de ce qu'il a produit.
Dans le soin, c'est souvent invisibilisé : les patients qui vont mieux disparaissent. Ils reprennent leur vie et ne nous consultent plus.
En revanche, les patients qui rechutent, qui présentent des complications ou dont la souffrance est liée à des échecs professionnels sont trés présents dans nos bureaux. Le psychologue revoit le patient qui rechute, le vétérinaire l'animal dont l'état se dégrade, le médecin la complication qui survient.
Le professionnel est donc souvent exposé à ce qui « n’a pas fonctionné » qu'à ce qui a constitué une belle réussite.
À long terme, cette exposition permanente peut créer l'impression d’être incompétent, de ne jamais en faire assez, ou de ne jamais obtenir de résultats positifs, alors qu’on aide significativement de nombreuses personnes.
Pourquoi est-il si difficile pour les soignants de reconnaître qu'ils ont eux-mêmes besoin d'aide ?
Parce qu'il existe encore une culture très forte de l'endurance et de l’identité de « sauveur » dans les métiers du soin. Beaucoup de professionnels ont appris à penser qu’ils sont dignes d’être aimé seulement lorsqu’ils aident, sont solides, sont généreux, sont là pour les autres.
Ils ont aussi souvent appris qu’endurer ou se mettre en second plan est normal et que demander de l'aide est un aveu de faiblesse. Or cette vision est dangereuse car la véritable force psychologique n'est pas l'invulnérabilité.
J'utilise souvent une comparaison avec les immeubles construits dans les zones sismiques. Ceux qui résistent aux tremblements de terre ne sont pas les plus rigides, mais les plus souples. La santé psychologique fonctionne de la même façon. La vraie force n'est pas de faire comme si rien ne nous affectait. C'est plutôt de reconnaître nos réactions, nos émotions et nos limites afin de continuer à exercer durablement dans le mieux-être.
Quelles sont les pratiques les plus efficaces pour se protéger ?
La prévention doit exister à plusieurs niveaux. Au niveau individuel, il faut apprendre à reconnaître ses réactions, ses limites et les situations qui nous affectent davantage. Au niveau organisationnel, les gestionnaires d’établissements doivent aussi être à l’écoute des besoins des professionnels : les besoins de formation, de soutien, de reconnaissance, de sécurité et de ressources adaptées. Enfin, il existe un enjeu social et collectif : faire reculer l'idée selon laquelle souffrir de détresse professionnelle signifie que l'on n'est pas fait pour ce métier et que l’on doit quitter.
Si vous deviez donner un seul conseil à un professionnel de santé ?
Ne considérez pas votre mal-être comme une preuve irréfutable que vous n'êtes pas à votre place. Si vous êtes exposé quotidiennement à la souffrance humaine, il est normal d'être touché, ému, de se sentir plus fragile, à certains moments de votre carrière.
Ne tendez pas vers un état d’invulnérabilité ou de toute puissance, ou alors de rigidité et de déni.
S’occuper sainement de soi n’est pas un geste égoïste. Apprenez à reconnaître vos signaux, à les accueillir avec indulgence et bienveillance et à demander du soutien avant qu'ils ne vous poussent à quitter un métier que vous avez choisi et que vous avez aimé. Vous êtes précieux pour toute notre société.

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