• Une intervention qui se prolonge, plusieurs consultations sans intervalle, une tournée éloignée de la clinique : lorsque le flux menstruel impose de changer fréquemment de protection, l’accès aux sanitaires devient une donnée de l’organisation du travail.
  • La question dépasse la présence d’un distributeur de protections. Elle concerne le planning, les relais entre praticiens et la possibilité de signaler une difficulté de santé.
  • Selon les chiffres de l’Atlas démographique de l’Ordre arrêtés au 31 décembre 2025, les femmes représentent 62,5 % des vétérinaires inscrits, et 76,9 % des moins de 40 ans. Elles constituent également 77,3 % des primo-inscrits et deviennent, pour la première fois en 2025, majoritaires parmi les vétérinaires libéraux, à 51,2 %.
  • Cette évolution invite à intégrer pleinement la santé menstruelle dans la réflexion sur les conditions d’exercice : pauses "réellement" possibles, organisation des gardes et relais au bloc opératoire. Sans présumer des besoins de chaque praticienne, ces questions méritent une place dans le fonctionnement quotidien des cabinets et des cliniques.

Une enquête nationale, pas une mesure du risque vétérinaire

Publiée le 4 décembre 2025, l’enquête R.E.D., « Règles Expériences et Données », a été réalisée en mai 2025 par Ipsos bva pour CEMAG Care, laboratoire pharmaceutique actif dans la santé des femmes. Elle porte sur 4 000 femmes de 15 à 54 ans, avec un échantillon constitué par quotas.

La synthèse Ipsos distingue deux résultats :

  • 40 % des répondantes menstruées déclarent un flux abondant ;
  • 67 % sont classées comme concernées par une échelle en sept questions intégrant le retentissement sur la qualité de vie (ce second indicateur ne correspond pas à une mesure biologique des pertes sanguines).

Au bloc et en tournée, une pause doit pouvoir s’organiser

Les témoignages recueillis dans le volet qualitatif de R.E.D. évoquent notamment des rendez-vous impossibles à interrompre et des déplacements sans lieu disponible pour changer de protection. Leur rapprochement avec l’activité vétérinaire relève ici d’une analyse des conditions d’exercice, et non d’un résultat de l’enquête.

  • Au bloc opératoire, une interruption ne s’improvise pas. Il faut tenir compte du geste en cours, de l’anesthésie, de l’asepsie et des compétences disponibles. La préparation du programme et des relais prend alors toute sa place. Un planning qui repose sur la disponibilité ininterrompue d’un seul opérateur ne laisse guère de marge lorsqu’un besoin de santé survient.
  • En consultation, les sanitaires peuvent se trouver à quelques mètres tout en restant difficilement accessibles si les rendez-vous s’enchaînent sans respiration. Une courte interruption suppose que l’accueil sache comment gérer l’attente et qu’un collègue puisse, si nécessaire, reprendre une sollicitation urgente. Afficher une pause ne suffit pas si elle disparaît systématiquement au premier retard.
  • En pratique rurale ou équine, la difficulté change de forme. Le trajet, l’accès à des sanitaires adaptés et la possibilité de revenir au cabinet doivent pouvoir entrer dans la préparation d’une tournée. Ces points peuvent être examinés collectivement, sans demander aux praticiennes de communiquer leur calendrier menstruel.
  • La garde en effectif réduit mérite, elle aussi, une discussion précise : qui appeler, pour quel relais, et selon quelles modalités ? La réponse dépend du fonctionnement de chaque établissement. Elle gagne à être connue avant qu’une difficulté ne survienne.

La fatigue mérite une évaluation médicale

Un flux abondant peut entraîner une carence en fer, puis une anémie. L’Assurance maladie cite les saignements gynécologiques parmi les causes de pertes sanguines responsables d’anémie. Une fatigue persistante ne devrait donc pas être attribuée d’emblée aux seules gardes ou à une succession de journées chargées.

Les connaissances médicales des vétérinaires ne remplacent pas une consultation concernant leur propre santé. Le bilan relève d’un professionnel de santé humaine, en fonction des symptômes et des antécédents. Les Hospices civils de Lyon rappellent que les saignements abondants peuvent notamment être associés à un fibrome, un polype, une adénomyose ou un trouble de l’hémostase.

L’aménagement du travail accompagne cette prise en charge. Il ne doit pas devenir une manière de rendre supportable, mois après mois, une difficulté qui n’a jamais été explorée. À l’inverse, l’existence d’un suivi médical ne dispense pas d’examiner les contraintes du poste.

Pouvoir demander un aménagement sans se justifier devant l’équipe

La qualité de l’échange compte autant que la mesure retenue. Une praticienne peut avoir besoin d’un accès plus fréquent aux sanitaires sans souhaiter raconter ses symptômes à ses associés ou à son responsable. La discussion doit pouvoir porter sur les conditions nécessaires à son activité.

Dans le salariat privé, le médecin du travail peut proposer un aménagement du poste ou du temps de travail. La salariée peut le contacter directement, sans autorisation de son employeur. Ce professionnel intervient en prévention ; il ne se substitue pas au médecin chargé des soins.

Pour une associée ou une collaboratrice libérale, les modalités pratiques de relais et de remplacement doivent être discutées en tenant compte du statut et des accords applicables. Une souplesse théorique reste peu utile si personne ne sait qui reprend les rendez-vous ou comment répartir la charge.

Plusieurs travaux documentent le besoin de souplesse dans l’organisation du travail pendant les règles. Dans une enquête néerlandaise publiée dans BMJ Open en 2019, menée auprès de 32 748 femmes de 15 à 45 ans recrutées sur les réseaux sociaux, 67,7 % des répondantes souhaitaient davantage de flexibilité dans leurs tâches et leurs horaires professionnels ou scolaires pendant leurs menstruations.

Plus près des contraintes du soin, une étude qualitative allemande publiée en avril 2026, fondée sur cinq entretiens avec des assistantes techniques de bloc opératoire, décrit les difficultés liées aux pauses irrégulières, à la station debout prolongée et à l’impossibilité de quitter librement la salle.

La féminisation ne justifie aucun tri des responsabilités

Prendre en compte un besoin de santé ne permet pas de présumer des capacités d’une consœur. L’attribution des chirurgies, des gardes ou des fonctions d’encadrement doit rester fondée sur les compétences et sur la situation individuelle, sans généralisation à l’ensemble des femmes.

Le même soin s’impose dans les échanges ordinaires. Les plaisanteries sur les règles ou l’interprétation d’un désaccord professionnel par le cycle menstruel rendent plus difficile une demande d’aide. Une équipe peut ouvrir la discussion sur l’accès aux pauses et les modalités d’aménagement sans organiser de tour de table sur la santé intime de ses membres.

À écouter dans Véto Micro : la place des femmes dans la profession

Dans sa « Lettre à mes confrères : le temps des mots justes », la vétérinaire Marine Slove revient sur la féminisation de la profession et sa culture collective. Elle interroge l’histoire de la féminisation vétérinaire, les traditions du métier et sa culture collective.

Elle n’y aborde pas les règles. Nous proposons cette écoute pour élargir la réflexion : la place croissante des femmes dans les effectifs invite aussi à examiner la prise en compte de leur santé dans les conditions d’exercice. La santé menstruelle constitue l’un des sujets que nous explorons ici dans ce prolongement.

Des mesures à vérifier dans le travail réel

Avant de créer un dispositif particulier, une clinique peut examiner quelques points avec ses praticiens :

  • L’accès aux sanitaires : disponibilité effective pendant les consultations, les gardes et les déplacements ; intimité, hygiène et possibilité de se changer.
  • Les pauses : intervalles réellement utilisables, personne susceptible de prendre le relais, consigne donnée à l’accueil en cas de retard.
  • Les actes longs : anticipation des relais lorsque c’est possible, avec des compétences et des conditions d’asepsie adaptées.
  • Les demandes individuelles : interlocuteur identifié, échange confidentiel et possibilité de solliciter le service de prévention et de santé au travail pour les salariées.
  • La répartition du travail : vérification que l’aménagement fonctionne sans reporter durablement une surcharge sur un même collègue.

Ces propositions ne constituent pas un protocole évalué par l’enquête R.E.D. Elles traduisent, à l’échelle d’un établissement vétérinaire, les questions soulevées par l’accès aux pauses et la gestion des symptômes au travail.

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