- Il existe une opposition particulièrement frappante dans les professions médicales : plus les connaissances sont nombreuses, plus la conscience de ce que l’on ne sait pas peut devenir importante. La médecine vétérinaire n’échappe pas à cette réalité.
- Un diagnostic incertain, une intervention qui ne se déroule pas comme prévu, un propriétaire mécontent ou simplement la comparaison avec un confrère expérimenté peuvent suffire à faire émerger une question particulièrement déstabilisante : « Est-ce que je suis vraiment fait pour ce métier ? »
- Cette interrogation ponctuelle n'a rien d'exceptionnel. Elle devient plus préoccupante lorsqu'elle s'installe dans la durée et conduit le professionnel à attribuer ses réussites à la chance, aux circonstances ou à l'aide des autres, tout en considérant ses erreurs comme la preuve de son insuffisance.
- C'est ce que recouvre le syndrome de l'imposteur.
72 % des étudiants vétérinaires seraient concernés en France
Le phénomène apparaît très tôt dans le parcours professionnel.
Une étude française consacrée au sentiment de confiance en soi des étudiants vétérinaires en fin de cursus met en évidence l’ampleur du phénomène. Dans ce travail réalisé en 2024, 72 % des étudiants interrogés se considéraient comme des imposteurs. Le résultat est particulièrement notable dans une population sélectionnée pour ses performances académiques et engagée dans une formation longue et exigeante.
Ce chiffre ne signifie pas que 72 % des étudiants souffrent d'un trouble psychiatrique. Le syndrome de l'imposteur désigne avant tout un ensemble de perceptions et de mécanismes psychologiques : doute vis-à-vis de ses compétences, difficulté à intégrer ses réussites et peur que les autres découvrent une supposée insuffisance.
Chez les étudiants vétérinaires, plusieurs éléments peuvent alimenter cette perception :
- La sélection à l'entrée des écoles,
- la quantité de connaissances à assimiler,
- la confrontation progressive aux cas cliniques,
- les évaluations répétées,
- la comparaison avec des étudiants eux-mêmes très performants
Tout cela créé un environnement dans lequel la réussite peut rapidement devenir la norme attendue plutôt qu'une source de satisfaction.
Une enquête nationale menée auprès de 1 612 étudiants des quatre écoles nationales vétérinaires françaises a analysé leur santé psychologique et les facteurs susceptibles de l'influencer. Réalisée au premier semestre 2024, elle repose sur 1 612 questionnaires entièrement renseignés, soit 46 % de la population ciblée. Les chercheurs ont notamment étudié le perfectionnisme, la charge de travail, les stresseurs perçus et les ressources disponibles.
Quand la réussite ne suffit plus à rassurer
Le syndrome de l'imposteur repose sur une difficulté particulière : les faits objectifs et la perception que la personne a de ses compétences ne coïncident plus.
- Un étudiant peut réussir un examen mais considérer que le sujet était facile.
- Il peut réussir une intervention clinique mais penser qu'il a été particulièrement bien accompagné.
- Il peut obtenir son diplôme mais se dire que les autres diplômés sont mieux préparés que lui.
Ce mécanisme peut être particulièrement difficile à vivre en médecine vétérinaire, où les décisions sont prises dans des situations parfois complexes et où l'issue d'une prise en charge ne dépend pas uniquement du praticien.
L'état de santé de l'animal, son âge, ses antécédents, la rapidité de l'évolution de la maladie, les contraintes financières du propriétaire ou encore l'accès aux examens complémentaires peuvent modifier considérablement une prise en charge.
La première année d'exercice peut accentuer le phénomène
Le passage du statut d'étudiant à celui de praticien constitue une période particulièrement sensible.
À l'école, le jeune vétérinaire apprend dans un environnement où il peut solliciter un enseignant, demander confirmation à un confrère ou bénéficier de l'expérience d'une équipe.
Le jeune praticien doit prendre des décisions, expliquer ses choix au propriétaire, hiérarchiser les urgences, gérer son temps et parfois travailler avec une autonomie importante alors que son expérience clinique reste limitée.
Une étude internationale publiée en 2020 dans Veterinary Record auprès de 941 vétérinaires en exercice a retrouvé des scores élevés de syndrome de l'imposteur chez 68 % des répondants selon le seuil utilisé par les auteurs. Les vétérinaires ayant moins de cinq ans d'exercice présentaient notamment une probabilité plus importante d'obtenir un score élevé.
L'erreur clinique peut devenir un déclencheur
C'est probablement l'un des aspects les plus sensibles du phénomène.
En médecine vétérinaire, une erreur, un effet indésirable inattendu ou un décès peuvent provoquer une réaction émotionnelle importante. Pour un praticien qui doute déjà de sa valeur professionnelle, l'événement peut prendre une dimension beaucoup plus large.
Wendy Hamood, dans un article publié en 2020 dans Veterinary Record, s'est précisément intéressée à cette question. Elle décrit la manière dont un événement indésirable peut renforcer chez les vétérinaires concernés par le syndrome de l'imposteur les sentiments de doute, de culpabilité et d'insuffisance.
- Le mécanisme peut devenir circulaire.
- Une situation clinique difficile provoque un doute.
- Le doute augmente la vigilance et la peur de commettre une nouvelle erreur.
- Cette peur peut pousser le professionnel à se montrer excessivement exigeant envers lui-même.
- Chaque nouvelle difficulté devient alors une preuve supplémentaire qu'il ne serait pas suffisamment compétent.
- Le problème n'est donc pas seulement l'événement initial. C'est la manière dont celui-ci est interprété.
- Même un « presque-accident » peut laisser une trace
- Il n'est pas nécessaire qu'un animal subisse un dommage pour qu'une situation soit vécue difficilement.
Une erreur de dosage repérée à temps, un médicament préparé incorrectement mais finalement non administré ou une décision clinique rectifiée avant qu'elle n'ait de conséquence peuvent provoquer une forte réaction émotionnelle.
La littérature citée par Hamood montre que ces « near misses », ou presque-accidents, peuvent également susciter des réactions importantes chez les vétérinaires.
Une autre lecture est pourtant possible : une erreur détectée avant qu'elle ne produise des conséquences constitue aussi une occasion d'identifier une faiblesse dans une procédure, une communication ou une organisation.
La différence entre ces deux interprétations peut avoir des conséquences importantes sur la manière dont le praticien vivra la suite de sa carrière.
Le perfectionnisme, un terrain particulièrement sensible
Le syndrome de l'imposteur entretient des liens avec le perfectionnisme.
Dans la profession vétérinaire, cette exigence peut avoir une dimension positive : vérifier un calcul, relire une prescription, demander un second avis ou chercher une information avant de prendre une décision sont autant de comportements compatibles avec une pratique médicale prudente.
La difficulté apparaît lorsque l'exigence devient impossible à satisfaire.
Le vétérinaire ne cherche alors plus seulement à réaliser correctement son travail. Il doit éviter toute erreur, tout doute, toute hésitation et toute situation dans laquelle il pourrait ne pas avoir immédiatement la réponse. Or, la médecine vétérinaire repose précisément sur l'incertitude.
« Je ne sais pas » ne signifie pas « je suis mauvais »
Cette distinction peut sembler évidente. Elle l'est beaucoup moins lorsqu'un professionnel a intégré l'idée qu'un bon vétérinaire doit toujours savoir.
- Demander l'avis d'un confrère peut alors être vécu comme une faiblesse.
- Consulter une publication avant de choisir une conduite thérapeutique peut donner l'impression de manquer de connaissances.
- Reconnaître une limite peut devenir difficile devant un propriétaire.
Pourtant, la médecine contemporaine repose largement sur la capacité à rechercher l'information, à confronter les hypothèses et à solliciter d'autres compétences.
- Le doute professionnel peut donc avoir deux visages.
- Le premier pousse à vérifier, réfléchir, demander conseil et améliorer sa pratique.
- Le second enferme dans une remise en question permanente de sa propre valeur.
- C'est cette seconde forme qui peut devenir problématique.
- Une profession déjà exposée à de nombreux facteurs de stress
- Le syndrome de l'imposteur ne doit pas être considéré isolément.
L'Ordre indique notamment que la charge de travail et la crainte de l'erreur ont un effet durable sur la santé des vétérinaires. L'étude souligne également l'importance du soutien organisationnel et des relations de travail.
Ainsi, un professionnel qui doute déjà de sa légitimité peut être plus vulnérable lorsque s'accumulent les journées chargées, les consultations complexes, les urgences et les remarques difficiles de certains propriétaires.
Le rôle particulier des premières années
Les premières années de carrière méritent une attention spécifique.
Le jeune diplômé doit progressivement transformer des connaissances acquises pendant sa formation en compétences mobilisables dans des situations réelles. Cette progression prend du temps.
Un vétérinaire débutant ne peut pas avoir l'expérience clinique d'un praticien ayant dix ou quinze ans d'exercice. Pourtant, la comparaison avec des confrères plus expérimentés peut donner l'impression que cette différence constitue une insuffisance personnelle. Le mentorat peut alors jouer un rôle important.
Une étude qualitative publiée dans Veterinary Record et portant sur 17 vétérinaires canadiens en début ou milieu de carrière souligne également le rôle du mentorat dans la confiance professionnelle, le développement clinique, le bien-être et le maintien dans la profession.
Les écoles vétérinaires commencent elles aussi à agir
Le phénomène ne concerne pas uniquement les professionnels déjà diplômés.
En France, les quatre écoles nationales vétérinaires ont engagé un travail spécifique sur la santé mentale de leurs étudiants. Une étude menée auprès d'environ 1 600 élèves a été lancée afin de mieux comprendre leur état psychologique, leurs facteurs de stress et leurs ressources.
Le sujet a également donné lieu à des mesures publiques.
En juillet 2026, le ministère chargé de l'Agriculture a indiqué au Sénat que les quatre écoles avaient renforcé leurs dispositifs de prévention : cellules d'écoute, formation des enseignants au repérage des signes de détresse, groupes de parole et accès à des consultations psychologiques. La réforme de la première année doit par ailleurs entrer en vigueur à la rentrée 2026, avec une réduction annoncée de 15 % des exigences pédagogiques et davantage de temps consacré au tutorat et à l'accompagnement.
Ces mesures ne ciblent pas exclusivement le syndrome de l'imposteur. Elles témoignent cependant d'une prise en compte plus large de la santé psychologique des futurs vétérinaires.
Retrouver une lecture plus juste de ses compétences
Le syndrome de l'imposteur ne disparaît pas nécessairement avec l'obtention du diplôme.
Il peut réapparaître lors d'un changement de poste, d'une spécialisation, d'une prise de responsabilité, d'une installation ou après une période professionnelle difficile.
La question n'est donc pas de parvenir à ne plus jamais douter.
Dans une profession où l'erreur peut avoir des conséquences concrètes, le doute peut même conserver une fonction utile lorsqu'il pousse à vérifier et à demander conseil.
La difficulté apparaît lorsque chaque doute devient une remise en cause de sa légitimité.
Un vétérinaire peut ne pas connaître immédiatement la réponse à une question et être compétent.
- Il peut demander un avis extérieur et être compétent.
- Il peut commettre une erreur, en tirer les enseignements et rester compétent.
- Il peut encore avoir besoin de temps pour gagner en assurance sans que cela signifie qu'il s'est trompé de métier.
Quand le doute devient une souffrance
Le syndrome de l'imposteur ne doit pas être confondu avec une simple période de doute professionnel. Lorsque la remise en question devient permanente, s'accompagne d'épuisement, de troubles du sommeil, d'un isolement ou d'une perte importante de motivation, un accompagnement professionnel peut être nécessaire.
L'Ordre national des vétérinaires met à disposition plusieurs ressources, dont Vétos-Entraide et le dispositif Soins aux professionnels de santé (SPS). L'Ordre rappelle également l'importance d'une intervention précoce lorsque des difficultés psychologiques apparaissent.
Pour les équipes comme pour les écoles, le sujet est donc moins de chercher à supprimer tout doute que d'éviter qu'un étudiant ou un vétérinaire reste seul avec la conviction qu'il ne mérite pas sa place. Car derrière le « je ne suis pas assez bon » se trouve parfois un professionnel qui a simplement besoin de pouvoir parler de ses difficultés, de confronter son ressenti à celui de ses confrères et de remettre ses erreurs à leur juste place.
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