Dans un article publié en 2026 dans L'Information psychiatrique, le médecin, anthropologue et documentariste Steve Vilhem propose une lecture sociologique et psychologique de l'épuisement professionnel. Son analyse s'éloigne d'une approche strictement clinique pour explorer les mutations du travail qui favorisent aujourd'hui l'apparition du burn-out.

Un phénomène reconnu mais toujours difficile à définir

Malgré sa présence croissante dans les consultations médicales, le burn-out n'est toujours pas reconnu comme une maladie dans la Classification internationale des maladies de l'Organisation mondiale de la santé. Dans la CIM-11, il est défini comme un syndrome résultant d'un stress chronique au travail qui n'a pas été correctement géré.

Cette absence de reconnaissance nosographique ne signifie pas pour autant que la réalité clinique soit contestée. Les professionnels de terrain observent quotidiennement des patients présentant une fatigue intense, un désengagement progressif vis-à-vis de leur activité professionnelle et un sentiment profond d'échec personnel.

Pour le docteur Steve Vilhem, la question de savoir si le burn-out constitue ou non une maladie ne doit pas masquer l'essentiel.

« C'est d'abord une souffrance vécue avant d'être une pathologie. Il peut bien sûr se compliquer en dépression, en troubles anxieux ou en atteintes somatiques. Mais sa source n'est pas d'abord dans la biologie du sujet : elle se situe dans le rapport au travail. »

Une psychologisation croissante des difficultés professionnelles

Depuis plusieurs décennies, les questions de santé mentale au travail sont majoritairement abordées sous l'angle individuel. Gestion du stress, développement personnel, coaching ou encore résilience occupent une place croissante dans les politiques de prévention. Cette évolution suscite toutefois des interrogations.

« Il est plus facile de dire qu'un salarié est fragile que de remettre en question une organisation, ses injonctions contradictoires ou son déficit de reconnaissance »
Steve Vilhem, Médecin, anthropologue et documentariste

Cette tendance à psychologiser les difficultés professionnelles peut conduire à considérer le salarié comme le principal responsable de son épuisement. Une lecture qui présente l'avantage de préserver les organisations d'une remise en question plus profonde de leurs modes de fonctionnement.

Une souffrance d'abord observée chez les soignants

L'histoire du burn-out est étroitement liée au secteur de la santé. Lorsque le psychanalyste américain Herbert Freudenberger conceptualise le syndrome dans les années 1970, il l'observe principalement chez des bénévoles investis dans l'accompagnement de personnes toxicomanes.

Quelques années plus tard, la psychologue Christina Maslach développe les travaux qui conduiront à la célèbre échelle MBI (Maslach Burnout Inventory), encore largement utilisée aujourd'hui. Les premières populations étudiées sont essentiellement composées de professionnels engagés dans des relations d'aide : infirmiers, médecins, travailleurs sociaux ou enseignants.

Cette origine n'a rien d'un hasard. Les métiers du soin mobilisent fortement les dimensions émotionnelles, relationnelles et éthiques du travail. Ils exposent particulièrement à l'écart entre les valeurs professionnelles et les contraintes organisationnelles.

Quand les qualités professionnelles deviennent des facteurs de risque

L'un des aspects les plus marquants du burn-out réside dans le profil des personnes concernées.

Contrairement à certaines idées reçues, les salariés touchés ne sont pas nécessairement les moins investis ou les plus fragiles. Bien souvent, ce sont au contraire les plus engagés.

« Ce ne sont pas toujours les traits pathologiques qui exposent le plus, mais parfois les vertus : l'engagement, la loyauté, la conscience professionnelle, le don de soi. »
Steve Vilhem, Médecin, anthropologue et documentariste

Dans les établissements de santé, cette observation trouve un écho particulier. La vocation, l'attachement aux patients et le sens des responsabilités constituent fréquemment des moteurs puissants de l'investissement professionnel.

Lorsque les ressources diminuent et que les contraintes augmentent, ces qualités peuvent paradoxalement favoriser l'épuisement. Les professionnels les plus investis acceptent davantage les heures supplémentaires, compensent les dysfonctionnements organisationnels ou renoncent à leurs propres besoins pour maintenir la qualité des soins.

La reconnaissance, un déterminant majeur de la santé psychique

Au cœur de l'analyse développée par le docteur Steve Vilhem figure la question de la reconnaissance.

Les rémunérations, les avantages sociaux ou les évolutions de carrière ne constituent qu'une partie de cette reconnaissance. Les professionnels recherchent également une validation symbolique de leur travail.

Il précise : « Le travailleur n'attend pas seulement un salaire ; il attend aussi une rétribution symbolique : de la gratitude, de la reconnaissance, le sentiment d'avoir réellement contribué à quelque chose. »

Cette notion rejoint les travaux de nombreux chercheurs en psychopathologie du travail, notamment Christophe Dejours, qui a largement étudié le rôle de la reconnaissance dans la construction de l'identité professionnelle.

Dans le secteur sanitaire, cette dimension apparaît particulièrement importante. La possibilité de constater l'utilité de son action, d'échanger avec ses pairs ou de recevoir un retour positif des patients participe directement à l'équilibre psychique des soignants.

Lorsque ces formes de reconnaissance disparaissent, le risque d'épuisement augmente.

Trois pertes qui nourrissent le burn-out

L'article scientifique du docteur Steve Vilhem identifie trois grandes évolutions sociétales qui favoriseraient l'apparition du burn-out : la perte de sens, la perte des solidarités et la perte du plaisir au travail.

La première concerne le sens accordé à l'activité professionnelle.

« Le travail peine de plus en plus à inscrire l'individu dans quelque chose qui le dépasse », explique-t-il.

Pour de nombreux professionnels, notamment dans la santé, les tâches administratives et les obligations réglementaires occupent désormais une place croissante. Cette évolution peut créer un sentiment de déconnexion entre le cœur du métier et les activités réellement réalisées au quotidien.

La deuxième perte concerne les collectifs de travail.

Les équipes soignantes ont longtemps constitué des espaces de soutien mutuel, de transmission et de partage des difficultés rencontrées. Plusieurs travaux montrent cependant une fragilisation progressive de ces collectifs sous l'effet des réorganisations permanentes, de l'intensification du travail et de la pression sur les effectifs.

Enfin, la disparition progressive du plaisir est évoquée

La créativité, l'autonomie et la liberté d'action sont souvent limitées par la standardisation des procédures et les exigences de traçabilité. Le travail tend alors à devenir une succession d'obligations dont la finalité apparaît de moins en moins claire.

Les nouvelles générations révèlent une transformation profonde

Le rapport au travail évolue également sous l'impulsion des nouvelles générations.

Ce que les nouvelles générations refusent davantage, ce n'est pas l'effort ; c'est l'écart entre les valeurs affichées par les institutions et la réalité vécue au quotidien.
Steve Vilhem, Médecin, anthropologue et documentariste

Dans les établissements de santé, les difficultés de recrutement observées depuis plusieurs années illustrent partiellement ce phénomène. Les jeunes professionnels expriment souvent des attentes fortes concernant la qualité de vie au travail, le respect de l'équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle ou encore la cohérence entre les discours institutionnels et les conditions d'exercice.

Quels enseignements pour les professionnels de santé ?

Pour les médecins, psychiatres, psychologues et professionnels de santé au travail, cette approche invite à dépasser une lecture exclusivement symptomatique du burn-out.

La prise en charge clinique demeure indispensable. Les patients concernés présentent fréquemment des troubles anxieux, des symptômes dépressifs, des troubles du sommeil ou des manifestations somatiques nécessitant une attention médicale.

Toutefois, le docteur Steve Vilhem rappelle que le soin ne peut se limiter à la seule réparation individuelle.

« Le burn-out est moins la maladie d'un individu que le symptôme d'une crise anthropologique du travail. »

Cette réflexion rejoint les préoccupations actuelles de la santé au travail, qui cherchent de plus en plus à articuler prévention individuelle et prévention organisationnelle.

Pour les équipes médicales, cela implique d'interroger non seulement les caractéristiques du patient, mais également son environnement professionnel, ses marges d'autonomie, la qualité de ses relations de travail et le sens qu'il attribue à son activité.

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