- La phrase arrive parfois au moment où l’on espérait tout autre chose. Une reconnaissance du chemin parcouru. Une question sur les années précédentes. Un simple « vous pouvez être fier de vous ». À la place, cinq mots : « Tu as de la chance. »
- De la chance d’avoir obtenu ce poste. De pouvoir choisir ses missions. D’exercer un métier que l’on aime. D’avoir rencontré la bonne personne. De disposer, aujourd’hui, d’une autonomie que d’autres aimeraient avoir.
- Celui qui parle voit une situation enviable. Celui qui écoute se souvient de ce qu’elle a coûté. Les candidatures sans réponse, les formations financées sur ses économies, les soirées consacrées à apprendre, les hésitations avant de se lancer. Tout ce qui se trouvait sous la ligne de flottaison revient soudain à la surface.
- L’agacement naît souvent de ce décalage. Ce que l’un présente comme un cadeau ressemble, dans la mémoire de l’autre, à des années de travail.
Le résultat attire les regards, le chemin reste hors champ
Pour Emmanuelle Jouffrit, la formule déplace d’abord l’explication de la réussite. Elle attire l’attention sur une cause extérieure plutôt que sur ce que la personne a accompli. « Son parcours devient un heureux événement plutôt qu’un travail. »
Une embauche peut être annoncée à une date précise. Une promotion tient dans un intitulé de poste. Un projet abouti se montre, se raconte, se partage. Les années qui précèdent se prêtent beaucoup moins à cette mise en récit.
Les années qui ont précédé se sont passées loin des regards, le soir, le week-end, dans des tâches que personne ne remarque.Emmanuelle Jouffrit, sociologue
Ce travail se compose souvent d’actions répétées : préparer, recommencer, candidater, relancer, se former, maintenir ses connaissances, tenir ses engagements. L’ambition lui donne une direction. La ténacité permet de poursuivre après un refus. La régularité fait avancer les jours où aucun résultat ne vient encore récompenser l’effort.
De l’extérieur, on aperçoit l’aboutissement. On ignore parfois jusqu’à l’existence de cette répétition. La maîtrise elle-même entretient le malentendu. Une personne expérimentée semble trouver rapidement les mots, prendre une décision avec assurance ou résoudre une difficulté sans hésiter. L’aisance présente masque les apprentissages passés. Plus le travail a produit ses effets, moins il devient visible.
Quand quelqu’un maîtrise vraiment ce qu’il fait, ça a l’air facile. Et ce qui a l’air facile, on a vite fait de le croire donné.Emmanuelle Jouffrit, sociologue
Une rencontre décisive se raconte mieux que dix ans de petits pas
Les récits de réussite aiment les tournants : une rencontre, une proposition inattendue, une personne qui aurait ouvert la bonne porte. Ces événements existent. Mais leur place dans l’histoire peut finir par absorber tout le reste.
C’est plus simple à raconter que dix ans de petits pas.Emmanuelle Jouffrit, sociologue
La sociologue rapproche cette sélection des récits pour enfants, dont on retient les exploits du héros davantage que ses doutes. Dans une carrière aussi, la narration privilégie volontiers l’arrivée. Les mauvais moments deviennent secondaires, puis disparaissent.
Les candidatures ignorées, les projets abandonnés, les erreurs et les remises en question n’entrent pas toujours dans le récit public. La malchance y trouve, elle aussi, peu de place. Une fois la réussite installée, les obstacles peuvent sembler avoir été de simples étapes menant nécessairement au résultat.
Le temps peut également idéaliser le souvenir. La personne qui raconte son propre parcours choisit un fil, rassemble les événements et leur donne une cohérence. Ceux qui l’écoutent risquent alors de prendre cette histoire recomposée pour un chemin qui aurait toujours été évident.
Sous la réussite, le prix payé
Ce que le mot « chance » efface peut être très concret : une formation payée de sa poche, une baisse de revenus temporaire, des vacances auxquelles on a renoncé, des soirées prises sur sa vie personnelle, un déménagement.
Ces choix ne constituent pas un passage obligé ni une preuve supérieure de mérite. Mais lorsqu’ils ont eu lieu, ils appartiennent au parcours. Les faire disparaître change le sens de ce qui a été accompli.
À cette facture visible s’ajoutent des apprentissages rarement inscrits sur un CV. Savoir se présenter. Comprendre les attentes d’un recruteur. Identifier la bonne personne à contacter. Deviner ce qui est attendu sans que personne l’ait formulé. « La réussite qu’on voit repose sur tout ça », souligne Emmanuelle Jouffrit.
L’image de quelque chose qui tomberait « tout cuit dans le bec » traduit donc bien ce qui peut irriter : elle donne à croire que le résultat aurait été reçu sans préparation ni action. Comme si l’on pouvait obtenir la même chose en restant sur son canapé.
Mais cette image atteint vite sa limite. Une occasion peut arriver sans avoir été provoquée. Elle ne réalise pas, à elle seule, tout le travail nécessaire pour en faire quelque chose. Et une personne peut travailler avec assiduité sans obtenir le résultat espéré.
Compliment maladroit, envie ou minimisation ?
Toutes les personnes qui prononcent cette phrase ne cherchent pas à diminuer leur interlocuteur. Emmanuelle Jouffrit distingue plusieurs intentions.
Il peut s’agir d’un compliment maladroit. « Tu as de la chance » signifie alors simplement « je suis content pour toi ». La bienveillance se lit dans la suite de l’échange : la personne pose des questions, se réjouit sincèrement, s’intéresse à la manière dont les choses se sont passées.
L’envie ramène davantage la conversation vers celui qui la ressent : « Moi, je n’ai jamais eu ce genre d’occasion. » Attribuer le parcours de l’autre au sort peut éviter d’examiner ses propres décisions, ses hésitations ou les différences entre les deux situations.
La minimisation, elle, ferme la discussion. « Le message implicite, c’est que la personne n’y est pas pour grand-chose. »
Le sens de la phrase tient donc aussi à ce qu’elle autorise ensuite : une conversation sur le parcours, ou sa réduction à une étiquette.
Le hasard ne rencontre pas tout le monde dans les mêmes conditions
Emmanuelle Jouffrit reconnaît le rôle des événements imprévus. Une offre au bon moment, une rencontre inattendue peuvent modifier une trajectoire. Elle dit l’avoir elle-même vécu.
Son analyse invite toutefois à regarder ce qui rend cette rencontre utilisable. Avant de saisir une occasion, il faut la repérer. Puis la considérer comme accessible.
Ce que l’un repère tout de suite comme une opportunité, l’autre ne le remarque même pas, ou le juge hors de sa portée.Emmanuelle Jouffrit, sociologue
La sociologue évoque l’habitus, notion associée à Pierre Bourdieu : le milieu dans lequel on grandit façonne des manières de percevoir les situations, d’envisager l’avenir et de se sentir autorisé à agir. Elle rapproche cette lecture d’une formule utilisée en coaching, « la carte n’est pas le territoire ». Chacun interprète ce qu’il rencontre à travers une grille qui lui est propre, mais dont une partie s’est construite socialement.
Une proposition identique ne représente donc pas une possibilité identique. Accepter un stage peu rémunéré dans une autre ville suppose de pouvoir se loger. Quitter un emploi stable pour un projet incertain demande de pouvoir supporter une période difficile. Comprendre une offre, y répondre dans les formes et au bon moment mobilise aussi des connaissances.
Les relations comptent également : un ancien collègue, l’ami d’un ami, une personne croisée une seule fois peuvent transmettre une information. Encore faut-il disposer de ces contacts et oser les solliciter. À cela s’ajoute une autorisation plus intime : avoir le sentiment que cette place pourrait être la sienne.
Une même rencontre peut donc être un tremplin pour l’un et passer à côté de l’autre. La différence tient moins à la volonté qu’aux ressources individuelles et collectives de chacun.Emmanuelle Jouffrit
Oser suppose parfois de savoir que l’on pourra se relever
La curiosité, la persévérance et le goût du risque peuvent favoriser les rencontres et les possibilités nouvelles. Emmanuelle Jouffrit évoque à ce propos le « hasard planifié », une expression employée en coaching.
Se renseigner, aller vers les autres, proposer un projet ou entretenir des contacts participe à cette préparation. Le résultat peut sembler fortuit à ceux qui n’ont pas vu ces démarches. Mais les dispositions à agir ne naissent pas toutes seules.
Il est plus facile d’être curieux et de prendre des risques quand on sait qu’on pourra se relever en cas d’échec.Emmanuelle Jouffrit, sociologue.
Deux personnes également ambitieuses peuvent ainsi prendre des décisions différentes. L’une dispose d’une aide familiale, d’économies ou d’un logement assuré. L’autre sait qu’une période sans revenus aurait des conséquences immédiates. Leur prudence ou leur audace ne permet pas, à elle seule, de mesurer leur détermination.
Ce que certains apprennent à table, d’autres doivent le découvrir seuls
La famille transmet parfois une connaissance du monde professionnel sans organiser le moindre apprentissage formel.
Au cours d’une conversation ordinaire, on découvre quelles études conduisent à quel métier, ce qu’un recruteur attend, comment préparer un entretien ou à qui demander conseil. Des informations décisives circulent comme des évidences.
Tout cela se transmet à table, dans des conversations ordinaires, sans même qu’on s’en rende compte.Emmanuelle Jouffrit, sociologue.
D’autres parents transmettent surtout une conviction : « Fais des études. » Cette confiance dans l’école est précieuse. Elle peut soutenir une ambition durable, même lorsque les parents connaissent peu les formations et les métiers visés.
Mais l’encouragement ne fournit pas nécessairement le mode d’emploi.
Les jeunes concernés doivent chercher quelles formations ouvrent quelles portes, comprendre l’utilité d’un stage et découvrir les pratiques de recrutement. Ils peuvent apprendre en se trompant, plus tard et à un coût plus élevé. Le découragement ou le décrochage deviennent alors des risques supplémentaires.
Ils cherchent auprès d’un professeur, d’un ami ou d’une association ce que d’autres trouvent chez eux. Le mentorat prend ici tout son sens comme transmission de connaissances et d’expériences.
Faire son métier et surveiller sa manière d’être
L’apprentissage ne s’arrête pas à l’embauche. Entrer dans un univers professionnel éloigné de celui de sa famille demande parfois une observation permanente.
Comment prendre la parole en réunion ? Jusqu’où plaisanter avec un supérieur ? Comment écrire à une personne haut placée ? Que raconter pendant une pause ? Comment s’habiller, parler de ses loisirs ou présenter son travail sans sembler prétentieux ?
Ces règles n’apparaissent pas dans les manuels. Ceux qui les connaissent depuis longtemps ne pensent pas toujours à les expliquer.
Les références culturelles partagées peuvent, elles aussi, marquer une distance. Il faut observer, deviner, essayer, se tromper et ajuster. Chez les personnes que l’on désigne comme des « transfuges de classe », la sociologue relève le coût de cette vigilance. « Il faut faire son travail et, en même temps, surveiller sa manière d’être. »
La fatigue peut s’accompagner du sentiment d’habiter entre deux mondes : moins à sa place dans son milieu d’origine, encore incertain de sa place dans le nouveau. Puis, lorsque l’adaptation réussit, elle devient presque indétectable. Les collègues finissent par croire que cette aisance a toujours existé.
Ce regard manque aussi ce que ces parcours apportent au collectif : d’autres expériences, un regard neuf, des façons différentes de penser et d’innover. La personne arrivée sans les codes ne se résume pas à ce qu’elle a dû apprendre.
« Tu n’étais pas censé être là »
Selon Emmanuelle Jouffrit, toutes les réussites ne reçoivent pas les mêmes explications. Elle relève une tendance à associer plus facilement la réussite masculine à la compétence et la réussite féminine à la chance, même si ces distinctions s’atténuent.
Plus largement, un parcours conforme aux attentes suscite moins d’étonnement. Lorsqu’une personne réussit là où on ne l’attendait pas, l’explication extérieure arrive plus vite : une aide, des circonstances favorables, un quota. « Au fond, la “chance” sous-entend parfois : tu n’étais pas censé être là. »
L’agacement dépasse alors la question des efforts. Il touche au droit d’occuper cette place. Pourquoi faudrait-il expliquer par une exception la présence d’une femme dans un univers masculin ou celle d’une personne issue d’un milieu populaire dans une profession socialement valorisée ? La sociologue invite à desserrer ces assignations et à accepter des parcours moins cloisonnés.
Nos efforts, la chance des autres
Une autre différence nourrit les comparaisons : nous connaissons notre parcours de l’intérieur.
Nous nous souvenons des nuits courtes, des refus, des hésitations et des décisions difficiles. Nous disposons de beaucoup moins d’informations sur celui de nos collègues.
La comparaison sert alors davantage à se rassurer qu’à comprendre.Emmanuelle Jouffrit, sociologue.
Attribuer à la chance ce que l’autre a obtenu peut protéger momentanément l’image que l’on a de soi. Si tout tient aux circonstances, il devient moins nécessaire de s’interroger sur ses choix ou sur ce que l’on ignore de son histoire.
Le regard extérieur conserve pourtant une utilité. Il peut aider à reconnaître sa propre réussite, à en comprendre les étapes ou à identifier les soutiens dont on a bénéficié. À condition de laisser une place à ce qui échappe au premier regard.
Si on se demande au fond de soi si on mérite sa place, entendre “tu as de la chance” peut sonner comme une confirmation : c’était un accident.Emmanuelle Jouffrit, sociologue.
Avoir un poste envié n’interdit pas d’aller mal
L’étiquette de « chanceux » peut aussi rendre les difficultés moins audibles. « Si on vous dit que vous avez de la chance, il devient difficile de vous plaindre sans passer pour un ingrat. »
Emmanuelle Jouffrit cite les métiers de passion ou prestigieux. Le fait d’avoir accédé à une place convoitée peut servir à banaliser les contrats courts, les horaires interminables ou la fatigue. Cette analyse invite aussi à interroger ce que la vocation peut faire accepter dans les métiers de santé. Aimer son métier, y avoir consacré de longues études et être heureux de l’exercer n’efface ni les mauvaises conditions de travail ni le besoin de repos.
La sociologue évoque elle-même des postes à responsabilité qui suscitaient de l’envie et l’ont conduite au burn-out. « “La chance” ne met pas à l’abri », rappelle-t-elle. La reconnaissance d’une réussite doit pouvoir coexister avec l’écoute de ce qui fait souffrir. Une situation enviable depuis l’extérieur peut rester éprouvante à vivre.
Reconnaître le travail sans condamner ceux qui n’y arrivent pas
Rendre visibles l’ambition, la ténacité et la régularité est nécessaire. Mais une autre simplification guette : faire du résultat la preuve que la personne aurait davantage voulu ou travaillé que les autres.
Emmanuelle Jouffrit met en garde contre le revers du « quand on veut, on peut » : celui qui échoue serait alors soupçonné de ne pas avoir suffisamment voulu. « L’effort est souvent nécessaire, il n’est pas toujours suffisant. »
On peut avoir travaillé énormément et avoir été bien entouré. Avoir construit ses compétences et disposé d’une sécurité matérielle. Avoir saisi une occasion grâce à une préparation personnelle et à une information transmise par quelqu’un.
Ce qui mérite d’être raconté, c’est donc l’articulation entre les efforts, les soutiens et les circonstances. Une histoire plus fidèle que celle du cadeau tombé du ciel, mais aussi plus juste que celle de la réussite obtenue par la seule force de la volonté.
Répondre sans devoir présenter toutes les preuves
Face à une remarque blessante, il peut être tentant de dérouler la liste des sacrifices. Comme s’il fallait établir un dossier pour récupérer la propriété de son parcours. Emmanuelle Jouffrit invite d’abord à se dispenser de cette obligation : « On ne doit d’explication à personne. »
La question qui change la conversation
Pour reconnaître une réussite, Emmanuelle Jouffrit propose de remplacer le jugement par une question : « Comment tu y es arrivé ? » La conversation peut alors se poursuivre : qu’est-ce qui a été le plus dur ? Qui vous a aidé ? Qu’avez-vous dû apprendre en chemin ? À quoi avez-vous renoncé ?
Ces questions laissent apparaître ce que le résultat seul ne raconte pas. Elles permettent de parler des efforts sans effacer les appuis, des obstacles sans enfermer la personne dans ses difficultés.
Elles donnent surtout à celui qui a parcouru le chemin la possibilité de le raconter lui-même. « Reconnaître une réussite, c’est s’intéresser au chemin, pas seulement à l’arrivée. »
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