- La douleur devrait suffire à ouvrir une discussion. Lorsqu’elle est exprimée par une femme, elle peut encore devenir le point de départ d’une justification : expliquer son intensité, convaincre qu’elle perturbe réellement le quotidien, préciser que les symptômes persistent, recommencer devant un nouvel interlocuteur. À la souffrance s’ajoute alors l’effort nécessaire pour qu’elle soit reconnue.
- Cette expérience, les États généraux de la douleur des femmes ont entrepris de la documenter. Lancée en 2025, la démarche a réuni des témoignages, des enquêtes et des contributions de terrain afin de mieux comprendre ce qui freine la reconnaissance et la prise en charge des douleurs féminines.
- Son colloque de restitution, organisé le 19 octobre au ministère de la Santé, marque une nouvelle étape : celle des propositions et de leur traduction dans les pratiques.
Une douleur encore soumise au doute
Les résultats du sondage OpinionWay réalisé pour les États généraux donnent une mesure du problème. Parmi les femmes ayant rencontré un épisode douloureux, 40 % déclarent avoir déjà retardé ou renoncé à une consultation pour une douleur jugée importante. Par ailleurs, 30 % des femmes interrogées estiment que la douleur féminine est moins bien prise en charge que celle des hommes. Une opinion partagée par 40 % des professionnels de santé interrogés.
Le constat ne vient donc pas uniquement des patientes. Dans une tribune publiée le 16 octobre dans Le Monde, le comité d’experts rapporte un chiffre particulièrement frappant : 81 % des professionnels de santé interrogés déclarent avoir été témoins d’une situation où la douleur d’une femme a été minimisée. Ce résultat décrit une expérience déclarée par les répondants, pas la proportion de consultations concernées.
Selon les organisateurs, l’enquête repose sur deux volets : 1 005 adultes constituant un échantillon national représentatif et 250 professionnels issus de huit professions ou spécialités, parmi lesquels des médecins généralistes, urgentistes, pharmaciens, infirmiers et sages-femmes.
Le rapprochement de ces regards permet d’examiner les écarts entre ce que vivent les personnes et ce que perçoivent ceux qui les accompagnent.
La santé des femmes ne se résume pas à la gynécologie
Parler de douleur féminine conduit souvent à évoquer les règles, l’endométriose ou l’accouchement. Ces sujets ont pleinement leur place dans la discussion, mais ils n’en épuisent pas le contenu.
Dans une publication de juillet 2026, l’Inserm rappelle que les femmes représentent 57 % des personnes concernées par la douleur chronique, selon l’enquête Prevadol 2025 de l’Observatoire français de la douleur et des antalgiques. Il ne s’agit donc pas de 57 % des femmes, mais de la part féminine parmi les personnes touchées. L’institut cite notamment la migraine, la fibromyalgie et le syndrome de l’intestin irritable parmi les affections dans lesquelles les femmes sont particulièrement représentées.
Réduire leur santé à la vie reproductive laisse ainsi de côté une partie des douleurs qu’elles rencontrent. Cela risque aussi d’installer un raccourci : chercher une explication gynécologique ou hormonale avant même d’avoir considéré l’ensemble des causes possibles.
Des représentations qui peuvent orienter les soins
L’Inserm distingue les caractéristiques biologiques liées au sexe et les représentations sociales associées au genre. Les unes et les autres peuvent intervenir dans la santé, l’expression des symptômes et le recours aux soins. Les attentes autour de la sensibilité féminine ou de la résistance masculine peuvent également influencer le regard des professionnels, parfois sans qu’ils en aient conscience.
Cette influence ne suppose pas nécessairement une volonté de discriminer. Elle peut se glisser dans une première interprétation, dans la manière de questionner une personne ou dans le poids accordé à sa description des symptômes.
Une enquête distincte, réalisée par Ipsos pour la Fédération hospitalière de France en février 2025 auprès de 1 500 adultes, éclaire ce phénomène. 51 % des femmes interrogées estiment que leurs symptômes ont déjà été minimisés ou n’ont pas été pris au sérieux parce qu’elles sont des femmes. Pour 42 %, des symptômes physiques ont au moins une fois été attribués à des causes psychologiques ou hormonales sans investigation approfondie.
L’entourage participe aussi à la banalisation
La consultation n’est pas le seul endroit où se joue la reconnaissance de la douleur. Les réactions familiales, amicales ou professionnelles peuvent elles aussi encourager une personne à chercher de l’aide, ou la conduire à relativiser ce qu’elle ressent.
Dans l’enquête Ipsos-FHF, 38 % des femmes rapportent une banalisation de leurs problèmes de santé dans leur entourage, au motif qu’ils seraient « normaux » pour une femme. Cette proportion atteint 58 % chez les moins de 35 ans.
À force de comparer sa souffrance à celle des autres, la personne peut aussi finir par douter de sa propre appréciation. La FHF rapporte ainsi que 49 % des femmes interrogées sous-estiment leur niveau de douleur.
La reconnaissance commence donc aussi dans les échanges ordinaires : laisser une personne décrire ce qu’elle vit, sans lui imposer immédiatement une comparaison avec ce qu’une autre aurait réussi à supporter.
Ce que les États généraux ont voulu faire remonter
Les États généraux de la douleur des femmes ont été pensés et organisés par COMM Santé, avec un comité d’experts pluridisciplinaire. Celui-ci associe notamment des médecins de plusieurs spécialités, une sociologue, une historienne et une économiste de la santé. Le colloque de restitution était placé sous le haut patronage du ministère de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées.
La démarche a recueilli plus de 600 témoignages depuis 2025. À cette parole se sont ajoutées les enquêtes nationales et les contributions de comités régionaux réunissant des acteurs de terrain. Ces matériaux ont nourri l’élaboration d’un Livre blanc.
Leur intérêt tient à leur complémentarité. Un témoignage permet de comprendre un parcours et les difficultés rencontrées. Une enquête mesure la fréquence de certaines expériences dans une population interrogée. Les échanges entre associations, professionnels et experts permettent ensuite de discuter des réponses possibles.
Trente-trois recommandations, et une mise en œuvre à suivre
À l’issue du colloque du 19 octobre, les États généraux ont formulé 33 recommandations destinées à améliorer la reconnaissance, l’évaluation et la prise en charge de la douleur des femmes.
La publication de propositions ouvre désormais plusieurs questions :
- Lesquelles seront reprises par les pouvoirs publics et les acteurs de santé ?
- Avec quels moyens ?
- Comment leur application sera-t-elle suivie ?
- Les patientes pourront-elles constater une évolution dans leur parcours ?
Une démarche placée sous haut patronage ministériel bénéficie d’une reconnaissance institutionnelle. Celle-ci ne permet toutefois pas de présumer de l’adoption de chacune de ses propositions. La portée des États généraux se mesurera aussi aux suites concrètes données à leurs travaux.
Dans les métiers de la santé, une réflexion à mener aussi entre collègues
Ces travaux concernent les professions de santé dans leur relation aux patientes. Ils invitent à prendre du recul sur les automatismes, sur les mots employés et sur la place laissée au récit de la personne. La formation initiale et les stages sont également des moments où se transmettent des façons d’écouter et d’interpréter la douleur.
Mais la réflexion peut se prolonger au sein des équipes, y compris dans les métiers vétérinaires. Une pharmacienne, une chirurgienne-dentiste, une vétérinaire, une préparatrice ou une assistante peut elle-même vivre avec des douleurs. Sa connaissance de la santé ne la dispense ni d’un besoin de soins ni d’un besoin d’écoute.
Sans tirer des enquêtes précédentes de conclusions propres à ces professions, une question mérite d’être posée : quelle réponse reçoit une collègue lorsqu’elle explique qu’une douleur perturbe son travail ? Peut-elle en parler sans exposer son intimité à toute l’équipe ? Sa difficulté peut-elle être examinée sans que son engagement professionnel soit immédiatement mis en doute ?
La disponibilité et l’endurance occupent une place importante dans les métiers de la santé. Elles ne devraient pas rendre la souffrance indicible. La crédibilité d’une douleur ne se mesure pas à la capacité de continuer à travailler malgré elle.
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