• Ancien titulaire d’officine, aujourd’hui particulièrement investi dans les questions liées aux nouvelles technologies et à leur utilisation dans le monde de la pharmacie, il porte un regard très concret sur l’évolution du métier.
  • Son constat est nuancé : certaines tâches gagneraient à être automatisées, tandis que d’autres doivent rester profondément humaines.
  • Pour les futurs pharmaciens, cette évolution suppose de nouvelles compétences. Il faudra savoir utiliser les outils numériques, comprendre leurs limites, analyser les informations qu’ils produisent, mais aussi être capable de consacrer davantage de temps au patient.

Apprendre à ne pas prendre la réponse pour argent comptant

Le risque apparaît lorsque la réponse produite par l’outil est considérée comme une vérité absolue, sans remise en question, interprétée sans esprit critique et sans recul. Une IA peut répondre avec assurance sans disposer de toutes les informations nécessaires pour apprécier une situation individuelle. Les études consacrées aux usages médicaux montrent d’ailleurs des taux d’erreurs très variables selon les modèles et les situations testées.

Pour pouvoir répondre à un patient qui vient avec ça, il faut d'abord comprendre comment fonctionne l’IA, sur quelles données elle fourni des réponses, et écarter les hallucinations.
Philippe LEVY, Pharmacien

Car une réponse peut être exacte dans l’absolu et pourtant ne pas convenir à la personne qui se trouve au comptoir. L’outil ne connaît pas nécessairement les antécédents, les traitements en cours, les habitudes de vie, les allergies ou les éléments que le patient n’a pas pensé à mentionner dans sa question. C’est précisément là que le raisonnement professionnel conserve toute sa place.

Pour Philippe Levy, le pharmacien doit donc être capable d’expliquer pourquoi une réponse peut être erronée, incomplète ou inadaptée au patient qui se trouve devant lui. Cette compétence relève autant de la culture numérique que de l’esprit critique. Elle suppose aussi de savoir poser les bonnes questions avant d’accepter une réponse produite par une machine.

Le contexte reste la force du pharmacien

C’est probablement sur ce point que Philippe Levy voit la plus grande différence entre l’outil et le professionnel. « Pour moi, c’est le contexte. »

Une IA peut répondre à une question sur une association médicamenteuse. Elle ne connaît cependant pas nécessairement l’ensemble de la situation de la personne : pathologies, traitements, habitudes de vie, alimentation, exposition au soleil ou autres produits consommés.

Le pharmacien, lui, peut poser les questions qui permettent de faire émerger ces informations. C’est cette capacité à interroger, écouter et replacer une demande dans l’histoire du patient qui conserve toute sa valeur.

Ça restera le conseil et surtout la connaissance du patient : son historique, son parcours de soins, son parcours de vie.
Philippe LEVY, Pharmacien

Pour les étudiants qui se destinent à l’officine, cette dimension relationnelle ne doit donc pas être considérée comme secondaire face aux compétences technologiques. Elle pourrait au contraire devenir l’une des composantes les plus différenciantes du métier.

Plus les patients auront accès facilement à des informations produites par des outils numériques, plus le pharmacien devra être capable de faire le tri, de remettre les informations en perspective et de les confronter à la situation réelle de la personne.

Le patient qui arrive avec son téléphone n’est pas forcément un problème

Philippe Levy refuse d’ailleurs de considérer l’arrivée des patients avec des réponses générées par une IA comme une menace systématique. Il y voit aussi une occasion de créer un dialogue plus riche autour de la demande du patient. « Je pense que c’est génial que le client arrive avec son téléphone en nous disant j'ai vu ceci ou cela, qu'en pensez-vous », explique-t-il. Encore faut-il savoir accueillir cette information sans la valider automatiquement ni la balayer d’un revers de main.

Plutôt que de rejeter immédiatement ce que le patient a trouvé en ligne, le pharmacien peut s’en servir comme point de départ : « Vous avez bien fait de poser la question, maintenant on va regarder ensemble exactement qu’est-ce qu’il y a. » La réponse produite par l’IA devient alors un support de discussion. Le professionnel peut demander ce que le patient a renseigné, vérifier les informations obtenues, identifier ce qui manque et surtout replacer la question dans l’histoire de santé de la personne.

Cela implique de distinguer plusieurs niveaux :

  • une information peut être exacte mais ne pas s’appliquer à ce patient ;
  • elle peut être incomplète parce que certains éléments n’ont pas été fournis à l’outil ;
  • elle peut encore être formulée de manière trop générale pour permettre une décision adaptée.

Pour les futurs professionnels, cela change aussi la manière d’envisager la relation au comptoir. Il ne s’agit plus seulement de répondre à une question, mais de comprendre pourquoi elle est posée, ce que le patient a déjà lu ou cru comprendre et quelles informations permettent réellement d’éclairer sa situation. Le dialogue devient alors une étape à part entière du conseil.

Philippe Levy voit d’ailleurs dans ces échanges une occasion de renforcer la place du pharmacien dans la prévention : « Ce sont ces dialogues-là qu’il faut instaurer et ça, c’est la prévention. » Le patient qui vient demander si une information trouvée avec une IA est vraie ne vient donc pas nécessairement concurrencer le professionnel. Il lui donne aussi une occasion de reprendre la main sur la compréhension du sujet, de corriger une information approximative et d’aller vers des questions que l’outil n’a pas posées.

L’IA doit d’abord débarrasser le pharmacien de l’administratif

Sur l’utilisation professionnelle de l’intelligence artificielle, il défend une position très nette : les premières applications doivent concerner les tâches administratives.

« L’IA doit être utilisée au back-office, en priorité en administratif, pour faire des tâches qui sont profondément redondantes et sans valeur ajoutée. » Vérification de factures, traitement de rejets de tiers payant, contrôle de certaines données, gestion et anticipation des stocks : les possibilités sont nombreuses.

Il imagine par exemple une connexion entre les systèmes de veille sanitaire ou environnementale et les outils de commande de l’officine. Une période d’allergies annoncée pourrait déclencher une anticipation des stocks concernés. Le même principe pourrait être appliqué à certaines périodes épidémiques. La finalité est simple : faire gagner du temps au pharmacien.

On dit toujours : les nouvelles missions, on n’a pas le temps. C’est justement le temps que vous allez gagner en administratif que vous allez pouvoir dédier aux nouvelles missions.
Philippe LEVY, Pharmacien

Pour les futurs pharmaciens, l'apprentissage de ces outils ne devrait donc pas être dissocié de la réflexion sur l’organisation de l’officine.

Plus de temps pour la prévention

Si les tâches répétitives sont mieux automatisées, Philippe Levy imagine une officine où le pharmacien pourrait consacrer davantage de temps à ce qui nécessite une interaction humaine. La prévention en fait partie.

Un patient qui vient chercher de la Ventoline et un corticoïde inhalé peut être l’occasion de parler du tabac. Une patiente qui demande régulièrement une contraception d’urgence peut conduire à une discussion sur la contraception. Un patient diabétique peut bénéficier d’un accompagnement autour de l’alimentation, de l’activité physique ou de la compréhension de son traitement.

Ce sont ces dialogues-là qu’il faut instaurer. C’est ça, la prévention. Et ça va être notre rôle dans les années à venir.
Philippe LEVY, Pharmacien

Cette évolution rejoint celle des missions confiées progressivement aux officines. Le pharmacien est déjà davantage sollicité pour la prévention, la vaccination, le dépistage, les entretiens et l’accompagnement des patients atteints de maladies chroniques.

Pour les nouvelles générations, savoir créer ce dialogue pourrait donc compter autant que savoir utiliser les nouveaux outils. « L’IA va permettre à l’humain d’être plus humain »

Philippe Levy se montre en revanche beaucoup plus réservé sur l’utilisation de l’IA pour prendre des décisions cliniques.

« Le reste, je suis assez circonspect à l’heure actuelle parce qu’on n’a pas les modèles qui sont suffisamment fiables pour donner de la clinique à une IA spécifiquement. »

La raison tient notamment à la complexité de la médecine et de la pharmacie. Un raisonnement clinique ne se résume pas à appliquer une règle à une situation donnée : chaque patient apporte son histoire, ses traitements, ses habitudes et ses particularités.

L’outil peut assister. Il ne doit pas faire disparaître le raisonnement du professionnel. Il résume sa conception de manière particulièrement directe : « L’IA va permettre à l’humain d’être plus humain » : oui mais...

La véritable ompétence qui pourrait compter demain : fabriquer ses propres outils

Philippe Levy identifie également une compétence qui pourrait prendre de l’importance chez les futurs titulaires : la capacité à concevoir des outils adaptés à leur propre officine. « Chaque officine a au moins une particularité. (…) Ça va être la capacité du pharmacien à développer lui-même ses propres outils pour répondre à ses besoins. »

Il accompagne déjà des pharmaciens qui développent des outils de planning, des fiches patients ou des supports de conseil adaptés à leur activité.

Cette évolution dessine un pharmacien moins dépendant d’un catalogue d’outils standardisés. Il doit être capable d’identifier un besoin, de comprendre ce qu’une technologie peut apporter et, lorsque cela est possible, de construire une réponse adaptée.

Philippe Levy imagine même cette logique directement intégrée aux logiciels de gestion officinale.

« Pourquoi le LGO n’intégrerait-il pas la possibilité de développer dans le LGO ses propres fonctionnalités, propres à son officine ? » Une pharmacie rurale, une officine très orientée vers la prescription ou une pharmacie particulièrement investie dans certaines pathologies n’ont pas les mêmes besoins. Le logiciel pourrait demain être davantage personnalisable.

Les futurs pharmaciens devront aussi savoir lire leur entreprise

La pharmacie de demain ne se résume toutefois pas à la relation avec le patient et aux outils numériques. Notre expert insiste également sur la gestion.

Il pointe une contradiction qu’il juge préoccupante : certains titulaires peuvent gérer plusieurs millions d’euros de chiffre d’affaires tout en disposant tardivement d’une vision précise de leur rentabilité. « Vous pouvez brasser des millions d’euros et être incapable de dire : le mois dernier, j’ai gagné de l’argent. »

Pour lui, les données de l’officine doivent permettre un pilotage beaucoup plus réactif : ventes, achats, frais de personnel, factures, rejets, abonnements ou encore évolution des stocks.

Si vous devez prendre des mesures, ce n’est pas 16 mois après le début de votre exercice qu’elles doivent être prises. C’est quelques mois après le début de l’erreur.
Philippe LEVY, Pharmacien

La maîtrise des indicateurs de gestion pourrait donc devenir une compétence importante pour les futurs titulaires, au même titre que la maîtrise des outils numériques.

Former des pharmaciens capables de vérifier, questionner et décider

Le regard de Philippe Levy conduit finalement à une définition assez différente du pharmacien de demain. Il ne s’agit pas d’un professionnel remplacé par des logiciels, ni d’un pharmacien transformé en spécialiste de l’intelligence artificielle. C’est un professionnel qui doit être capable de comprendre les outils, d'en contrôler les résultats et de savoir quand ne pas les utiliser.

L’automatisation peut libérer du temps. Les logiciels peuvent centraliser l’information. Les IA peuvent faciliter certaines recherches. Les robots peuvent accélérer la dispensation. Mais la valeur professionnelle se déplacera de plus en plus vers ce qui nécessite une analyse, une expérience et une interaction avec le patient.

Il en tire une conviction : les étudiants qui arrivent aujourd’hui dans la profession doivent se préparer à exercer un métier dans lequel la compétence scientifique restera fondamentale, mais où elle devra s’accompagner d’une solide culture numérique, d’une capacité à questionner l’information, d’une aptitude à communiquer et d’une vraie compréhension du fonctionnement économique d’une officine.

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