L’officine au cœur de l’empreinte du médicament
La pharmacie d’officine n’est pas classée parmi les métiers verts au sens statistique du terme. Cette catégorie désigne les professions dont la finalité est directement environnementale. Elle ne figure pas davantage, en tant que telle, parmi les métiers verdissants recensés par le Service des données et études statistiques, même si certaines de ses activités évoluent pour réduire les consommations, les déchets et les émissions.
Cette classification administrative ne reflète pas toute la réalité du travail en pharmacie :
- Le titulaire choisit les fournisseurs et organise les commandes.
- Le pharmacien adjoint analyse une ordonnance, accompagne un renouvellement ou réalise un bilan partagé de médication.
- Le préparateur réceptionne les produits, range les références, repère les périmés et répond aux questions des patients.
Tous peuvent être amenés à expliquer le retour des médicaments non utilisés ou à repérer un risque de gaspillage.
La question environnementale se glisse donc dans des tâches déjà familières à l’équipe officinale :
- commander la quantité adaptée à l’activité réelle ;
- éviter l’immobilisation de produits à faible rotation ;
- limiter les destructions liées aux péremptions ;
- vérifier ce que le patient possède encore avant un renouvellement ;
- expliquer le bon usage et la fin de vie des médicaments ;
- orienter les différents déchets vers la filière appropriée ;
- choisir des équipements, emballages ou prestations présentant des garanties documentées.
Le médicament, premier poste d’émissions
Les données disponibles concernent surtout l’ensemble du système de santé ou la chaîne du médicament. Elles ne permettent pas encore de mesurer précisément l’empreinte de chaque officine. Elles montrent néanmoins pourquoi la pharmacie ne peut pas réduire la transition écologique à la gestion de ses déchets.
Selon les travaux du Shift Project (mars 2025) cités par Le Moniteur des pharmacies, le secteur de la santé émettrait entre 40 et 61 millions de tonnes de gaz à effet de serre par an, soit entre 6,6% et 10% de l’empreinte carbone française.
L’achat de médicaments représenterait 29% des émissions du secteur, soit 14,5 millions de tonnes de CO₂, dont 10,65 millions attribuées à l’activité officinale dans le périmètre retenu par l’étude. Avec les dispositifs médicaux, les produits de santé constitueraient ainsi environ la moitié des émissions du système de santé.lemoniteurdespharmacies
7 675 tonnes de médicaments rapportées
La collecte des médicaments non utilisés constitue le point de contact le plus visible entre transition écologique et activité officinale. En 2024, 7 675 tonnes de médicaments non utilisés ont été rapportées en pharmacie en France avant d’être collectées par Cyclamed pour être incinérées et valorisées.
L’étude PERIMED, menée par l’ANSM, l’Assurance Maladie et Cyclamed à partir de 32 840 unités collectées entre avril et juillet 2025, apporte des éléments directement utiles aux professionnels :
- quatre classes thérapeutiques regroupent 80% des unités étudiées ;
- les médicaments du système respiratoire représentent 25% des unités, ceux du système digestif et du métabolisme 21%, ceux du système nerveux 21% et ceux du système cardiovasculaire 13% ;
- près de 70% des médicaments collectés sont soumis à prescription obligatoire ;
- environ 60% des médicaments rapportés sont déjà périmés ;
- le montant annuel pris en charge par l’Assurance Maladie pour des médicaments finalement non utilisés est estimé à 517 millions d’euros, dont 278 millions pour des médicaments encore valides.
Elles donnent néanmoins une place concrète à l’équipe officinale. Avant un renouvellement, le professionnel peut vérifier les stocks présents au domicile, repérer une difficulté d’utilisation, rappeler les conditions de conservation et expliquer quand rapporter un médicament.
Les compétences utiles au comptoir
1. Identifier les causes du non-usage
Un préparateur ou un pharmacien n’a pas besoin de connaître l’empreinte carbone exacte de chaque spécialité pour agir contre le gaspillage. Il doit en revanche savoir poser quelques questions :
- Le traitement a-t-il été arrêté ou modifié ?
- Le patient a-t-il rencontré un effet indésirable ?
- La boîte délivrée correspond-elle à la durée prescrite ?
- Le médicament est-il encore utilisé ou conservé « au cas où » ?
- Les modalités de prise sont-elles bien comprises ?
- Le renouvellement intervient-il alors que le patient dispose encore de plusieurs boîtes ?
2. Piloter les stocks et les périmés
La gestion des stocks est l’un des leviers les plus immédiatement accessibles au titulaire. Elle suppose de suivre les rotations, les saisonnalités, les délais de livraison, les dates de péremption et les commandes spécifiques.
Les données économiques publiées en septembre 2026 par Le Moniteur des pharmacies, à partir de l’Observatoire Fiducial, montrent que les stocks représentaient en moyenne 8,2% du chiffre d’affaires HT des officines étudiées en 2025, contre 10% l’année précédente.
L’équipe peut suivre quelques indicateurs simples :
- montant des produits périmés ;
- nombre de références à faible rotation ;
- valeur des produits immobilisés ;
- commandes urgentes ;
- ruptures évitables ;
- retours ou destructions liés à une mauvaise anticipation.
3. Maîtriser les filières de déchets
Le retour des médicaments non utilisés n’est pas équivalent à la gestion des emballages vides, des déchets d’activités de soins à risques infectieux ou des déchets produits par l’officine. Les consignes diffèrent selon les flux.
Cette distinction doit être connue de tous les membres de l’équipe. Un discours imprécis au comptoir peut conduire le patient à jeter un médicament dans les ordures ménagères, l’évier ou les toilettes. La formation doit donc déboucher sur une procédure visible, régulièrement actualisée et cohérente avec les filières locales.
Le pharmacien peut également utiliser le temps de la collecte pour rappeler une règle de bon usage : les médicaments non utilisés doivent être rapportés en pharmacie, de préférence dès que le traitement est terminé, sans être conservés inutilement au domicile.
4. Relier conseil, observance et sobriété
La transition écologique ne justifie pas de recommander moins de médicaments ni de modifier une prescription sans base clinique. Elle peut en revanche renforcer des pratiques déjà intégrées au métier :
- expliquer correctement la posologie ;
- vérifier la compréhension du traitement ;
- repérer les difficultés d’observance ;
- signaler un effet indésirable ;
- éviter les doublons ;
- orienter le patient vers le prescripteur lorsque le traitement semble inadapté ;
- proposer une aide à l’utilisation lorsque le dispositif ou la forme galénique pose problème.
5. Évaluer les achats
Le titulaire ou le responsable des achats doit pouvoir interroger les arguments environnementaux des fournisseurs : origine, conditionnement, transport, reprise des emballages, réparabilité des équipements, durée de vie et preuves disponibles.
Une mention comme « naturel », « écoresponsable » ou « neutre en carbone » ne suffit pas. Il faut connaître le périmètre de l’allégation et vérifier si elle porte sur le produit, l’emballage, le transport ou une compensation externe.
Les achats responsables ne concernent pas uniquement les médicaments. Ils peuvent porter sur le papier, les sacs, les produits d’entretien, les équipements informatiques, le mobilier, les dispositifs de froid et les contrats de maintenance.
L’Ordre veut structurer les pratiques
La profession dispose désormais d’un cadre de réflexion spécifiquement pharmaceutique. Le Conseil national de l’Ordre des pharmaciens a formulé en juillet 2025 11 propositions autour de trois axes : la juste consommation et la gestion des produits de santé, la réduction et le traitement des déchets, ainsi que la formation et la formalisation des pratiques.
Cette dernière dimension est importante pour les officines. Une équipe ne progresse pas seulement grâce à une sensibilisation générale aux enjeux climatiques.
Elle a besoin de procédures applicables :
- qui contrôle les périmés ?
- qui explique le retour des médicaments ?
- comment les commandes spécifiques sont-elles suivies ?
- quel indicateur est présenté en réunion ?
- comment les nouveaux salariés sont-ils formés ?
L’Ordre insiste également sur le développement de la pharmacie clinique, la coopération interprofessionnelle, les achats écoresponsables et l’amélioration des circuits de collecte.ordre
Le sujet s’inscrit donc dans les missions déjà exercées par les professionnels, plutôt que dans un poste autonome de « référent environnement ». Un référent peut coordonner la démarche, mais il ne peut pas porter seul les décisions du titulaire, les pratiques de réception, le conseil au comptoir et le suivi clinique.
Des compétences encore peu visibles dans les recrutements
Il n’existe pas, à ce jour, de baromètre français permettant d’affirmer que les officines recrutent massivement des candidats sur des compétences environnementales. Les offres d’emploi mentionnent rarement la connaissance du cycle de vie du médicament, la gestion des déchets ou les achats responsables comme critères autonomes.
La situation est différente lorsqu’on traduit ces compétences dans le vocabulaire du métier :
- gestion rigoureuse des stocks ;
- maîtrise des outils de commande ;
- suivi des produits à faible rotation ;
- qualité du conseil ;
- accompagnement de l’observance ;
- connaissance des filières de collecte ;
- animation d’équipe ;
- formalisation de procédures ;
- suivi d’indicateurs.
Une formation à construire à partir du terrain
La formation doit être différenciée selon les responsabilités.
Le préparateur en pharmacie peut être formé au tri, à la réception, au rangement, au repérage des péremptions et au discours de collecte. Le pharmacien adjoint peut approfondir le bon usage, la pharmacie clinique, les renouvellements et l’accompagnement du patient. Le titulaire doit pouvoir travailler sur les achats, les contrats, les indicateurs, les investissements et l’organisation de l’équipe.
Le format le plus utile serait une formation appliquée à partir de situations officinales :
- analyser un tableau de périmés ;
- construire une procédure de retour des médicaments ;
- préparer un argumentaire de comptoir ;
- examiner une proposition fournisseur ;
- calculer les effets d’une modification de commande ;
- intégrer un indicateur environnemental à une réunion d’équipe ;
- distinguer une action mesurable d’une simple opération de communication.
La pharmacie durable passe par le bon usage
La pharmacie ne devient pas une profession environnementale. Elle reste une profession de santé, soumise à des exigences de qualité, de sécurité, de continuité des soins et de pertinence thérapeutique.
Mais son exercice intègre progressivement une nouvelle grille de lecture. Une commande mieux ajustée, un renouvellement interrogé, une observance accompagnée, un médicament rapporté au bon moment ou un déchet orienté vers la bonne filière sont des actes officinaux qui peuvent aussi réduire l’impact du système de santé.
La question n’est donc plus de savoir si l’équipe doit devenir « verte ». Elle est de déterminer comment les compétences pharmaceutiques existantes peuvent contribuer à une utilisation plus juste des produits de santé.
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