La progression des cyberattaques en France ne se dément pas. En 2025, plus de 453 000 atteintes numériques ont été enregistrées, soit une hausse de 87 % en cinq ans . Une tendance durable, portée par l’industrialisation des attaques et l’usage massif de technologies comme l’intelligence artificielle.
Dans ce paysage, le secteur de la santé occupe une place à part. Il ne s’agit plus seulement d’hôpitaux ciblés ponctuellement, mais d’un écosystème entier devenu vulnérable. Le rapport du Commandement du ministère de l’Intérieur dans le cyberespace souligne que les établissements de santé, mais aussi les praticiens, pharmaciens et laboratoires, figurent parmi les cibles privilégiées des cybercriminels .
Une cible rentable pour les cybercriminels
Ce basculement s’explique par plusieurs facteurs :
- D’abord, la valeur des données. Les dossiers médicaux, les informations administratives ou encore les données de recherche constituent une matière particulièrement recherchée, facilement monétisable sur les marchés clandestins.
- Ensuite, la dépendance à la continuité d’activité. Contrairement à d’autres secteurs, un cabinet médical, une officine ou une clinique ne peut pas se permettre une interruption prolongée. Cette contrainte rend les professionnels plus susceptibles de céder à des tentatives d’extorsion, notamment dans le cadre d’attaques par rançongiciel.
- Enfin, la diversité des systèmes informatiques joue contre eux. Entre logiciels anciens, équipements connectés récents et multiplicité des outils, les failles sont nombreuses. Le rapport évoque même un incident où un système de régulation d’oxygène a été compromis, sans conséquence immédiate mais avec un potentiel de gravité évident .
Cette alerte rejoint également celle de Ordre national des pharmaciens, qui insiste sur une dimension encore peu intégrée dans les politiques de formation : la cybersécurité dépasse désormais le cadre technique pour devenir un enjeu sanitaire à part entière.
Dans sa revue Tous Pharmaciens, l’institution rappelle que « les pharmaciens […] sont particulièrement exposés » face à la montée des usages numériques et à la sensibilité des données manipulées . Elle évoque même un véritable “enjeu de santé publique”, soulignant que la protection des systèmes d’information conditionne directement la continuité des soins et la sécurité des patients .
Entre dossiers patients informatisés, messageries sécurisées, objets connectés ou plateformes de suivi, l’environnement numérique des officines multiplie les points d’entrée pour les attaques. Un constat qui renforce l’idée, déjà pointée par le ministère de l’Intérieur, que les professionnels de santé ne sont plus seulement des utilisateurs d’outils numériques, mais des acteurs de première ligne face au risque cyber.
Rançongiciels et revente de données en tête
Dans le détail, deux types d’attaques dominent dans le secteur de la santé : les rançongiciels et la revente de données volées.
Chacun représente environ 40 % des cas recensés, loin devant les attaques par déni de service ou les intrusions techniques plus complexes .
Pour les professionnels libéraux, les conséquences sont directes :
- blocage de l’accès aux dossiers patients,
- interruption de l’activité,
- atteinte à la réputation,
- risques juridiques liés à la protection des données.
Des attaques qui exploitent d’abord l’humain
Au-delà des outils techniques, les cybercriminels misent sur les failles humaines. Le rapport insiste sur des méthodes devenues classiques mais toujours efficaces : hameçonnage ciblé, réutilisation d’identifiants compromis ou accès à distance mal sécurisés .
Autrement dit, la cybersécurité ne repose plus uniquement sur des solutions informatiques. Elle dépend aussi du comportement des professionnels eux-mêmes. Un clic sur un faux mail ou un mot de passe mal protégé peut suffire à ouvrir la porte à une attaque. Cette évolution place les soignants dans une position nouvelle : celle d’acteurs directs de la sécurité numérique.
Une pression croissante sur les métiers
Cette réalité transforme en profondeur les professions de santé. Jusqu’ici centrées sur le soin, elles doivent désormais intégrer une dimension numérique et sécuritaire.
Dans les faits, cela se traduit par une montée des responsabilités :
- sécurisation des données patients,
- gestion des incidents informatiques,
- continuité d’activité en cas de crise.
Recrutement : vers des profils hybrides
Cette évolution se répercute directement sur le recrutement. Les établissements de santé, mais aussi les structures libérales, recherchent désormais des profils capables de conjuguer compétences métier et compréhension des enjeux numériques.
Des fonctions émergent ou se transforment :
- référents cybersécurité en officine ou en cabinet,
- personnels administratifs formés à la gestion des données sensibles,
- praticiens sensibilisés aux risques numériques.
Formation : un angle mort encore largement ouvert
Face à cette mutation, la question de la formation apparaît centrale. Or, elle reste encore inégalement prise en compte.
Le rapport met en lumière une problématique : les cybercriminels sont parfois très jeunes et utilisent des outils de plus en plus accessibles, notamment via des modèles de “cybercrime-as-a-service” . Dans le même temps, la sensibilisation des futurs professionnels de santé demeure limitée.
Un décalage qui interroge. Comment expliquer que des étudiants formés pendant plusieurs années à la sécurité sanitaire, à la pharmacovigilance ou à la gestion des risques ne soient que marginalement exposés aux enjeux numériques qui conditionnent désormais l’exercice de leur métier ? La cybersécurité doit-elle rester un module optionnel, ou devenir un socle commun dès les premières années d’études ?
Dans les facultés de pharmacie, d’odontologie ou de médecine vétérinaire, la formation intègre-t-elle réellement les scénarios de crise numérique auxquels les futurs professionnels seront confrontés ? Sait-on aujourd’hui gérer une attaque par rançongiciel, une fuite de données patients ou une compromission de logiciel métier comme on apprend à gérer une urgence médicale ?
Pourtant, les besoins sont identifiés : formation aux bonnes pratiques numériques, compréhension des mécanismes d’attaque, gestion des situations de crise.
L’État monte en puissance
Face aux chiffres de ce rapport, les annonces de Sébastien Lecornu marquent une inflexion.
Après plusieurs affaires de fuites massives de données, le ministre des Armées a confirmé le déblocage de 200 millions d’euros (source : Le Monde) pour renforcer en urgence la sécurisation des systèmes publics.
Au-delà de cet effort financier, l’exécutif entend revoir en profondeur l’organisation de la cybersécurité de l’État, avec une gouvernance recentrée et une capacité accrue d’anticipation.
Ces orientations s’inscrivent dans un constat assumé au sommet de l’État : la multiplication des vols de données, parfois qualifiée de “casse du siècle permanent”, impose une mobilisation durable. Si ces mesures visent d’abord les infrastructures publiques, elles dessinent en creux un cadre qui concerne l’ensemble des secteurs exposés, dont la santé, où la protection des systèmes conditionne directement la continuité des soins.
À noter que cette dynamique s’inscrit dans un mouvement global de renforcement des moyens, également visible au ministère de l’Intérieur avec le développement du COMCYBER-MI et l’intensification des coopérations publiques et privées.
Une menace durable
Le rapport insiste sur un point : la pression cyber est désormais “durable et structurelle”. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un phénomène ponctuel mais d’un environnement avec lequel il faudra composer sur le long terme.
Cette réalité impose un changement de regard. La cybersécurité ne peut plus être perçue comme une contrainte extérieure ou un sujet secondaire. Elle s’inscrit dans le fonctionnement même des organisations, de tous les secteurs, de toutes les tailles.
Vers une transformation des pratiques
Pour les professionnels de santé, cette évolution se traduit déjà par des adaptations concrètes :
- sécurisation des accès aux logiciels métier,
- sensibilisation des équipes,
- recours à des prestataires spécialisés.
Mais ces mesures restent souvent fragmentaires. Elles gagneraient à s’inscrire dans une approche plus globale, intégrée dès la formation initiale et poursuivie tout au long de la carrière.
La montée des cybermenaces redessine progressivement les contours des métiers de santé. Pharmaciens, dentistes, vétérinaires ne sont plus seulement des praticiens : ils deviennent aussi des gestionnaires de données sensibles, exposés à des risques nouveaux.
La question n’est désormais plus de savoir si ces professions doivent s’adapter... mais à quelle vitesse elles y parviendront.
Source : Rapport annuel sur la cybercriminalité 2026
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