- Une ordonnance renouvelée, un dosage d'antidiabétique modifié, un patient qui ne comprend pas pourquoi sa glycémie reste élevée malgré ses efforts alimentaires. Pour Mikaël Fiot, ces situations ordinaires à l'officine constituent autant d'occasions de dépasser les seules explications relatives au médicament. Il s'agit aussi de comprendre comment le patient vit avec sa maladie et parvient, ou non, à appliquer les recommandations qui lui ont été données.
- « Au comptoir, j'ai constaté qu'au-delà des questions sur le poids et la glycémie, les mêmes difficultés revenaient : comprendre les conseils reçus et réussir à les appliquer au quotidien », explique-t-il.
- Une préoccupation qui dépasse largement son exercice personnel. Selon le Baromètre de Santé publique France 2024, dont les résultats ont été publiés en décembre 2025, 7,1 % des adultes de 18 à 79 ans déclarent être atteints de diabète. Parmi eux, 81 % déclarent suivre un traitement pharmacologique, tandis que 11 % sont pris en charge exclusivement par des mesures hygiéno-diététiques.
- À cette réalité s'ajoute celle de l'hypertension artérielle, qui touche environ 17 millions d'adultes en France, selon Santé publique France. Près d'une personne hypertendue sur deux ignore sa maladie.
- Ces pathologies chroniques occupent une place importante dans les échanges quotidiens au comptoir. Pour le pharmacien, elles justifient de développer une approche qui ne s'arrête pas à la prescription et à la dispensation.
Une expertise forgée entre l'Allemagne et la formation continue
L'intérêt de Mikaël Fiot pour la santé métabolique s'est développé au cours de ses études, notamment lors d'une année universitaire effectuée en Allemagne.
« Nous avions un module important et spécifiquement porté sur le métabolisme et les maladies chroniques qui y sont liées », se souvient-il.
Cette première approche a été prolongée par plusieurs formations complémentaires consacrées à la nutrition, à la micronutrition, au diabète et à l'hypertension artérielle.
Pour le pharmacien, ces connaissances présentent une application immédiate à l'officine. La santé métabolique renvoie notamment à la capacité de l'organisme à réguler le glucose et les lipides. Ses perturbations peuvent se manifester par une résistance à l'insuline, une obésité abdominale, une dyslipidémie ou une hypertension artérielle. Des situations qui nécessitent une prise en charge individualisée, souvent pluriprofessionnelle.
Son parcours illustre aussi l'intérêt de la formation continue dans l'évolution de l'exercice officinal. Au-delà de la formation initiale, le développement professionnel continu (DPC), les formations spécialisées et les diplômes universitaires permettent aux pharmaciens d'approfondir leurs compétences sur des sujets spécifiques.
« Le but n'est pas d'obtenir une hygiène de vie irréprochable »
À quoi ressemble cet accompagnement dans la pratique ? Mikaël Fiot évoque le cas d'une patiente dont l'ordonnance comporte une modification du dosage d'un médicament antidiabétique.
Plutôt que de limiter l'échange aux modalités de prise, il l'interroge sur les changements convenus avec son médecin traitant et sur sa capacité à appliquer les recommandations reçues. Ensemble, ils identifient les difficultés rencontrées et les ajustements réalisables dans son quotidien.
Le but n'est pas d'obtenir une hygiène de vie irréprochable car c'est compliqué à mettre en place, mais d'améliorer ce qui peut l'être en fonction de la personne qu'on a en face de soi.Mikaël Fiot, pharmacien
Cette approche suppose de renoncer aux recommandations uniformes. Les conseils nutritionnels, même scientifiquement étayés, ne sont pas nécessairement faciles à appliquer pour tous les patients. Les horaires professionnels, les habitudes familiales, les ressources financières et les capacités physiques influencent également les possibilités de changement.
Les données épidémiologiques confortent l'intérêt d'une telle individualisation. Le Baromètre de Santé publique France 2024 révèle une prévalence déclarée du diabète plus élevée chez les personnes ayant un niveau de diplôme inférieur au baccalauréat et parmi les ouvriers.
Le sommeil, cet indicateur encore trop peu interrogé au comptoir
Parmi les sujets que Mikaël Fiot souhaite davantage aborder figure le sommeil.
« On a pour habitude de se focaliser sur le médicament ou l'alimentation alors que le sommeil a également un impact », observe-t-il.
L'horloge biologique intervient dans de nombreux processus physiologiques, notamment dans la régulation du métabolisme. Les perturbations du sommeil sont associées à différents troubles métaboliques, même si les relations de causalité et les mécanismes varient selon les situations étudiées.
Dans son Baromètre 2024 consacré au sommeil, publié en décembre 2025, Santé publique France relève que 21,5 % des adultes âgés de 18 à 79 ans dorment six heures ou moins par période de 24 heures. Un tiers des adultes déclarent par ailleurs une plainte d'insomnie, qu'il s'agisse de difficultés d'endormissement ou de réveils nocturnes.
Des résultats qui donnent une portée particulière à deux questions que le pharmacien propose d'introduire plus régulièrement dans les échanges : « Comment dormez-vous en ce moment ? Vous vous sentez reposé au réveil ? »
Activité physique : ne pas tout ramener à la balance
Autre sujet fréquemment abordé dans les publications scientifiques relayées par Mikaël Fiot : le rôle du muscle dans la régulation de la glycémie.
Le muscle squelettique contribue à l'utilisation du glucose. Son entretien, notamment par une activité physique adaptée, participe au maintien d'une bonne santé métabolique.
Mais le pharmacien observe que les patients associent encore trop souvent activité physique et pratique sportive intense. Une représentation susceptible de décourager les personnes peu actives ou présentant des limitations fonctionnelles.
Pour beaucoup de patients, lorsqu'on parle d'activité physique, ils pensent à une pratique sportive intense alors que le but est simplement de bouger plus au quotidien car chaque mouvement compte.Mikaël Fiot, pharmacien
Les chiffres montrent l'ampleur du travail de prévention. Selon les résultats du Baromètre de Santé publique France 2024, 28 % des adultes âgés de 18 à 79 ans déclarent passer plus de sept heures par jour en position assise. Cette proportion dépasse 40 % chez les 18-29 ans.
Et les recommandations restent imparfaitement connues : seuls 57 % des adultes connaissent intégralement le repère d'au moins 30 minutes quotidiennes d'activité physique d'intensité modérée à élevée, d'après la même édition du Baromètre.
Ces données rappellent aussi une distinction importante : la sédentarité et le manque d'activité physique ne sont pas synonymes. Une personne peut pratiquer une activité sportive régulière tout en passant une grande partie de sa journée assise.
Dans le conseil officinal, les messages de prévention peuvent donc porter aussi bien sur l'entretien de la force musculaire que sur la réduction du temps passé assis.
Pour Mikaël Fiot, les progrès ne se mesurent pas uniquement par une diminution du poids. Le maintien des capacités physiques, l'amélioration de l'endurance et la régularité des mouvements constituent également des objectifs pertinents.
Face aux promesses nutritionnelles, apprendre à lire la science
Régimes alimentaires, compléments supposés améliorer le métabolisme, méthodes de perte de poids rapide : les patients sont exposés à une multitude de contenus dont la qualité scientifique est très variable.
Mikaël Fiot considère que le pharmacien doit pouvoir exercer un rôle de filtre, en s'appuyant sur les recommandations institutionnelles et une analyse critique des études. « Il n'existe pas, à ce jour, de remède miracle, mais un ensemble d'habitudes de vie à prendre en compte. »
Pour entretenir ses connaissances, il effectue notamment une veille sur PubMed, comme il le faisait déjà lors de ses travaux de thèse. Il consulte des publications originales, mais également des revues systématiques et des méta-analyses permettant de replacer les résultats dans un ensemble plus large de données.
La taille des échantillons, les caractéristiques des populations, les méthodes employées et l'ampleur des effets observés retiennent particulièrement son attention. « Un résultat isolé ne suffit pas à justifier une recommandation. »
Une exigence qu'il cherche également à appliquer sur LinkedIn, où il partage régulièrement des études sur les liens entre les habitudes de vie et le fonctionnement de l'organisme.
La prévention en officine n'est plus une mission périphérique
La démarche défendue par Mikaël Fiot rejoint une évolution déjà mesurable de l'exercice pharmaceutique.
Lors du deuxième comité de pilotage de Mon bilan prévention, organisé le 5 octobre 2026, le ministère de la Santé a présenté les premiers résultats du dispositif : près de 690 000 bilans réalisés depuis son lancement, à raison de 45 000 entretiens mensuels. Les pharmaciens en assurent 58 %, devant les médecins (34 %), les infirmiers et les sages-femmes (4 % chacun), selon les données rapportées le 6 octobre par Concours pluripro.
Sa montée en charge est significative.
Une répartition qui témoigne de la place prise par les officines dans ce dispositif.
Depuis le 1er octobre 2026, les masseurs-kinésithérapeutes ont également rejoint les professions autorisées à réaliser ces rendez-vous.
Pour Mikaël Fiot, ces entretiens présentent l'avantage de permettre des échanges plus approfondis que ceux réalisés lors de la délivrance d'une ordonnance.
Le bilan s'adresse aux assurés âgés de 18 à 25 ans, de 45 à 50 ans, de 60 à 65 ans et de 70 à 75 ans. Il dure entre 30 et 45 minutes, se déroule dans un espace garantissant la confidentialité et bénéficie d'une prise en charge intégrale par l'Assurance maladie.
Sa rémunération est fixée à 30 euros en France hexagonale, sans dépassement possible, selon les modalités précisées par l'Assurance maladie en septembre 2026. L'entretien permet de construire un plan personnalisé de prévention, qui s'inscrit ensuite dans un parcours coordonné avec le médecin traitant.
Trente à quarante-cinq minutes d'entretien : le temps, nerf de la guerre
Si le développement des bilans traduit une reconnaissance croissante de la prévention, leur intégration dans l'organisation officinale n'a rien d'automatique.
La gestion des ordonnances, des ruptures d'approvisionnement, des tâches administratives et des nouvelles missions mobilise déjà fortement les équipes.
Mikaël Fiot distingue ainsi les interventions brèves, réalisables au cours de la dispensation, et les entretiens nécessitant un rendez-vous spécifique.
Cette distinction conduit à une question de fond : comment valoriser le temps consacré à la prévention au-delà des actes déjà rémunérés ?
Les conseils donnés au comptoir font partie intégrante de l'exercice pharmaceutique. En revanche, leur prolongement dans des entretiens individualisés, une coordination renforcée ou un suivi à long terme suppose une organisation plus structurée.
Si à l'avenir cette coopération se structure davantage entre les professionnels de santé, et je le souhaite, le temps consacré aux entretiens, au suivi et à la coordination devrait être reconnu et rémunéré.Mikaël Fiot, pharmacien
Une perspective qui ne se limite pas à la seule nutrition. Elle concerne plus largement l'ensemble des missions de prévention et d'accompagnement des maladies chroniques.
Une coopération indispensable avec les autres soignants
Mikaël Fiot insiste également sur les limites de son intervention. Développer des compétences en nutrition ou en santé métabolique ne signifie pas se substituer au médecin traitant ou au diététicien.
Le pharmacien peut expliquer, accompagner, identifier certaines difficultés et orienter le patient. Mais il ne lui appartient pas de modifier un traitement prescrit dans le cadre de ce conseil ni de remplacer une consultation médicale.
Lorsqu'un accompagnement alimentaire individualisé devient nécessaire, l'intervention d'un diététicien peut être particulièrement utile.
Le pharmacien souhaite surtout voir progresser la circulation des informations entre professionnels. Il évoque notamment la possibilité d'une transmission structurée des observations faites à l'officine vers le médecin, avec l'accord du patient, ainsi qu'un retour sur les suites données à l'orientation.
Cette proposition rejoint le fonctionnement prévu pour Mon bilan prévention, dont le plan personnalisé doit être transmis au médecin traitant, sauf opposition du patient.
L'intérêt est de ne pas laisser chaque intervention isolée. Le conseil donné à l'officine gagne à pouvoir s'inscrire dans la durée et dans la continuité du parcours de soins.
Aux jeunes pharmaciens : « Apprendre à lire les études »
À un étudiant ou un jeune diplômé souhaitant approfondir la nutrition et la prévention métabolique, Mikaël Fiot recommande de poursuivre sa formation, notamment au moyen de diplômes universitaires.
Il insiste également sur l'apprentissage de la lecture critique des publications scientifiques. Car connaître les mécanismes physiologiques ne suffit pas. Encore faut-il être capable de distinguer les résultats solides des observations préliminaires, d'apprécier la portée clinique d'une étude et de reconnaître les limites de ses propres connaissances.
À ces compétences scientifiques s'ajoutent celles de l'écoute et du travail pluriprofessionnel.
Pour Mikaël Fiot, la progression des missions de prévention doit ainsi s'accompagner d'une réflexion sur les moyens accordés aux équipes officinales. À défaut, les professionnels risquent de multiplier les interventions sans disposer du temps nécessaire pour mesurer leurs effets ou accompagner durablement les patients.
Pour renforcer cette place dans la prévention, il faudrait donner aux équipes les moyens d'y consacrer du temps et pouvoir suivre les patients dans la durée.Mikaël Fiot, pharmacien
Au moment où les données de santé publique montrent l'ampleur des maladies métaboliques et où les pharmaciens prennent une place croissante dans les bilans de prévention, son parcours illustre une possibilité d'évolution du métier : inscrire le conseil pharmaceutique dans une approche plus large de la santé du patient, sans sortir de son champ de compétences.
Une évolution qui commence parfois par une question très éloignée du contenu d'une ordonnance : « Comment dormez-vous en ce moment ? »
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