Aujourd’hui, l’orientation professionnelle est-elle un choix ponctuel ou un processus qui dure tout au long de la vie active?
Auguste Dumouilla : Aujourd’hui, on parle plutôt d’orientation tout au long de la vie. Ce n’est donc pas un choix ponctuel, mais bien un processus. Les définitions varient selon les modèles théoriques mobilisés. Celui qui semble aujourd’hui le plus en phase avec le contexte actuel est le life design.
C’est une approche qui considère que, pour bien s’orienter, il faut surtout développer des ressources permettant de faire face aux imprévus qui jalonnent une carrière.
Parmi ces ressources, on trouve l’adaptabilité, la connaissance de soi, la capacité à se raconter, à donner du sens à son parcours, mais aussi à prendre en main sa carrière de manière autonome, en expérimentant par soi-même. Mais il ne faut pas s’enfermer dans un seul modèle.
D’autres approches, notamment autour des carrières durables, viennent compléter cette vision. Elles posent une question importante : faut-il seulement apprendre à s’adapter à un monde du travail qui ne nous convient pas ? Ou faut-il aussi aider les individus à transformer leur environnement professionnel, pour qu’il ait un impact plus positif sur la société et sur l’environnement ?
Avez-vous le sentiment que les carrières deviennent moins linéaires ?
Auguste Dumouilla : Oui, clairement. Même si les trajectoires linéaires existent encore, elles sont moins dominantes qu’avant. On est passé d’un schéma relativement classique, études, entrée dans une entreprise, progression par étapes, à des parcours plus fragmentés, avec des cycles professionnels plus courts.
Cela implique davantage de reformation, de réorientation, de réajustements. Selon les études, on évoque des cycles de trois à cinq ans, même si les chiffres varient.
Ce qui est certain, c’est que la forme des carrières change. Cette évolution s’explique à la fois par le contexte économique et par les aspirations individuelles. Le marché du travail est plus incertain, les nouvelles technologies transforment rapidement les métiers, et les opportunités locales pèsent aussi fortement sur les choix, puisque beaucoup cherchent un emploi près de chez eux.
À cela s’ajoute un rapport au travail qui évolue où la quête de sens prend une place croissante. Beaucoup veulent exercer un métier aligné avec leurs valeurs. Bien sûr, tout le monde ne se situe pas de la même manière face au travail, mais globalement, cette recherche de sens progresse.
La quête de sens est souvent évoquée quand on parle d’orientation professionnelle. Est-ce vraiment une tendance de fond ?
Oui, on observe clairement une montée en puissance de cette quête de sens, même si elle ne concerne pas tout le monde de la même manière. Quand on parle de sens, on mélange souvent plusieurs dimensions.
On peut en distinguer au moins quatre :
D’abord, l’utilité : est-ce que ce que je fais sert à quelque chose, est-ce que ça a un impact ?
Ensuite, la cohérence avec ses valeurs : est-ce que mon travail est aligné avec ce qui compte pour moi ?
Il y a aussi la compréhension : est-ce que je comprends ce que je fais, à quoi ça sert, comment je contribue à un ensemble plus large ?
Et enfin, la direction : est-ce que ce travail s’inscrit dans une trajectoire qui fait sens pour moi, dans un projet plus global ?
Ce qui évolue aujourd’hui, c’est que ces différentes dimensions prennent plus de place dans les arbitrages professionnels.
Quand elles ne sont pas réunies, cela peut générer de l’inconfort, voire de l’anxiété. Mais là encore, il faut nuancer, tout le monde ne place pas le même niveau d’exigence sur ces critères, et des contraintes très concrètes continuent de structurer fortement les choix.
Les reconversions professionnelles sont-elles aussi fréquentes qu’on le dit ?
Auguste Dumouilla : On voit beaucoup de récits de reconversions, parfois très spectaculaires, mais je ne peux pas dire à quel point le phénomène est massif. En revanche, ce que l’on peut dire, c’est qu’il existe des conditions plus ou moins favorables à une transition professionnelle. Une distinction importante, c’est celle entre transitions choisies et transitions subies.
Les transitions choisies se préparent en amont, souvent alors que la personne est encore en poste. Elles sont généralement plus faciles à vivre, parce qu’on a du temps pour réfléchir, tester, construire la suite.
À l’inverse, les transitions subies, fin de contrat, licenciement, événement de vie, obligent à réagir dans l’urgence, ce qui les rend plus difficiles. Il existe aussi des écarts très marqués socialement. Les personnes occupant des positions plus favorisées disposent souvent de davantage de ressources pour anticiper et préparer leur transition.
Celles qui ont moins de sécurité économique sont plus souvent contraintes d’agir dans l’urgence. La réussite d’une reconversion dépend donc aussi de ressources très concrètes.
Dans un monde du travail qui évolue vite, quelles compétences deviennent essentielles pour s’orienter ?
Auguste Dumouilla : Si l’on parle de gestion de carrière, il faut regarder du côté des compétences à s’orienter. Il existe plusieurs référentiels qui les décrivent. L’idée générale est simple. Pour construire une vie professionnelle de manière proactive, il faut maîtriser un ensemble de compétences très variées.
Cela inclut la capacité à gérer les imprévus, à développer et entretenir son réseau, à explorer les opportunités, à aller chercher de l’information. Il y a aussi des compétences plus techniques comme savoir faire un CV, préparer un entretien, construire un argumentaire, utiliser les plateformes d’emploi, se rendre visible sur les réseaux, élaborer un pitch.
L’exploration est essentielle. Plus on a accès à des informations sur les métiers, les secteurs, les débouchés, plus on peut naviguer avec fluidité sur le marché du travail. Ce sont donc moins des compétences propres à un métier que des compétences transversales de navigation, d’anticipation et de mise en mouvement.
Pour le reste comme l’intelligence artificielle, les soft skills, la gestion des émotions, tout dépend du métier visé et des aspirations. On ne mobilise pas les mêmes ressources pour devenir pompier que pour travailler dans la tech. Mais ce qui vaut pour tout le monde, c’est l’intérêt de travailler ces compétences d’orientation en continu.
Vous évoquiez aussi la notion de « carrière durable ». De quoi s’agit-il ?
Auguste Dumouilla : La réflexion sur les carrières durables est née en partie comme une critique des approches centrées uniquement sur l’adaptabilité. Rendre tout le monde adaptable, c’est utile, mais si cette adaptabilité sert seulement à reproduire un monde du travail problématique, ce n’est pas suffisant.
L’enjeu devient alors d’accompagner les personnes non seulement pour qu’elles trouvent leur place, mais aussi pour qu’elles puissent contribuer à construire des organisations et des activités ayant un impact plus positif sur la société et sur l’environnement. C’est une question complexe, parce que cet impact est difficile à mesurer. Dans certains dispositifs avec mes étudiants, nous avons choisi de travailler en deux temps.
D’abord, en aidant les personnes à identifier le type d’impact qu’elles souhaitent avoir sur le monde, par exemple à partir des Objectifs de développement durable de l’ONU. L’idée est de partir de grandes thématiques (santé, éducation, égalité, climat, travail décent) puis de regarder quels débouchés professionnels s’y rattachent.
Ensuite, nous avons travaillé sur le choix des entreprises. Quand une personne doit choisir un stage, une alternance ou un emploi, il s’agit de l’aider à évaluer concrètement l’impact réel d’une organisation, au-delà du discours marketing.
Comment gagne-t-elle de l’argent ? Quel est son modèle économique ? Quels effets cela produit-il sur les humains et sur la nature ? L’objectif est de permettre des choix plus conscients. D’autres outils existent.
Certaines chercheuses ont par exemple intégré directement la dimension d’impact dans les tests d’intérêts professionnels. Elles distinguent plusieurs manières d’agir : transformer son entreprise de l’intérieur, entreprendre dans l’économie sociale et solidaire, rechercher un poste à impact direct, ou encore choisir de réserver son engagement à la sphère privée. Chacun place le curseur où il le souhaite, selon ses convictions et sa situation.
Quel point vous semble encore trop peu compris quand on parle d’orientation ?
Auguste Dumouilla : L’importance du collectif. Beaucoup de personnes pensent qu’il vaut mieux garder leurs doutes, leurs envies ou leurs projets pour elles, parfois par peur d’échouer ou de parler trop tôt.
Pourtant, c’est souvent en exprimant ce que l’on veut, ou même simplement en disant qu’on ne sait pas quoi faire, qu’on crée des opportunités et qu’on rompt l’isolement. Or lutter contre l’isolement est essentiel dans la construction d’un parcours. Demander de l’aide, ou même simplement verbaliser une hésitation, n’est pas facile.
Mais c’est souvent ce qui permet d’avancer. Même la connaissance de soi n’est pas uniquement individuelle, elle se construit aussi avec les autres. On peut s’auto-évaluer, bien sûr, mais on a tous des biais. Le regard extérieur permet de les contrebalancer.
À condition, bien sûr, de ne pas s’appuyer sur une seule personne, mais sur plusieurs retours. Cette hétéro-évaluation aide à affiner la perception de ses compétences, à orienter ses explorations, et parfois à faire émerger des opportunités qu’on n’aurait pas vues seul. Finalement, quels que soient les outils numériques que l’on crée, le contact humain reste central. C’est souvent lui qui donne l’élan pour passer à l’action.
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