- Pendant six mois, Adrien s’impose deux livres par semaine. Le week-end, il multiplie les sorties culturelles. Au travail, il éloigne son téléphone pour rester concentré. Il effectue son stage de fin d’études et veut réussir. Quelques mois auparavant, il occupait encore un emploi alimentaire pour financer son master. Lire, sortir, élargir ses références : le temps dont il dispose enfin lui paraît devoir être employé à combler un écart. « J’avais envie d’être au niveau intellectuel et professionnel qu’on attendait de moi. »
- Personne, dans son récit, ne lui a demandé de suivre ce programme. La pression vient du sentiment que les autres sont arrivés mieux préparés, avec des connaissances, des relations et une aisance qu’il lui reste à acquérir. Sa responsable apprécie son travail. Lui se sent pourtant moins décontracté que ses collègues, comme s’il avait obtenu une place qui pouvait lui être retirée. Il décrit « le sentiment d’avoir hacké le système ».
- Karim situe plus tôt une partie de cet apprentissage. À l’université, ses amis reprenaient ses fautes de français. Il a commencé à lire davantage, à observer leur manière de parler, à corriger la sienne. « C’était douloureux, au début, d’être repris et de réaliser, à 18 ans, qu’on ne savait pas parler, mais j’ai eu de la chance de les avoir rencontrés. » Certains sont ensuite devenus ses collègues. Ils restent aujourd’hui ses meilleurs amis.
- Tous deux ont découvert des usages auxquels leur famille ne les avait pas préparés. Mais ils ne racontent ni les mêmes inquiétudes ni les mêmes relations professionnelles. Adrien a longtemps consacré beaucoup d’énergie à ne pas laisser voir son décalage. Karim affirme n’avoir jamais eu peur de poser une question, même évidente. Leurs différences empêchent de faire de l’origine sociale l’explication de chaque silence, de chaque choix ou de chaque assurance.
- La sociologue Emmanuelle Jouffrit préfère ainsi parler d’« inégalités de chances », une expression qui distingue le poids des conditions de départ d’un avenir déjà décidé. Selon elle, « l’origine pèse sur les probabilités, elle ne fixe pas les destins ». Les études, les rencontres et le travail peuvent modifier ce qui semblait possible. Encore faut-il regarder ce que chacun a dû découvrir en chemin.
Des études... ok, mais... lesquelles ?
Adrien a grandi dans un milieu populaire. Sa mère accordait une grande importance à sa scolarité, au point de financer un enseignement privé jusqu’au collège. Ses résultats étaient très bons. Elle semblait faire confiance à l’école pour l’orienter. Lui n’avait pas de projet professionnel précis et connaissait mal les possibilités offertes après le lycée. « Pour moi le bac c’était la fin des études. »
Un ami issu d’une famille plus aisée lui fait entrevoir la poursuite d’études. Cet ami s’inscrit à l’université ; Adrien le suit. L’expérience s’arrête après trois semaines. Sur place, il découvre cependant l’étendue des formations, les écoles, les concours et les différentes voies d’accès aux métiers. Il doit désormais choisir avec une contrainte très concrète : boursier, il compte les années pendant lesquelles il pourra financer ses études et redoute de perdre encore du temps.
Il reprend un cursus, travaille en parallèle, puis découvre, grâce à une autre rencontre, qu’une voie différente permet d’accéder au métier qu’il souhaite exercer. Il l’empruntera à son tour, au prix d’études supplémentaires et de stages. Lorsqu’il revient sur cette succession de décisions, il mesure ce qu’il doit aux personnes qui lui ont montré des possibilités inconnues de sa famille.
Chez Karim, la consigne tenait en quelques mots : « Travaille bien à l’école ». Sa mère l’a élevé seule avec ses frères et sœurs. Elle pouvait l’aider en primaire, beaucoup moins au collège. Les aînés, qui n’avaient pas pu poursuivre leurs études, l’encourageaient à continuer pour connaître une vie moins difficile que la leur. Sa sœur l’aidait parfois à acheter des vêtements. Son frère lui trouvait du travail l’été pour qu’il gagne un peu d’argent.
Le soutien existait, sans prendre la forme d’une connaissance des filières ou d’un accompagnement scolaire prolongé. Karim ne reproche pas à sa mère de ne pas avoir su l’aider davantage. Il rappelle qu’elle a elle-même repris des études à l’âge adulte. À ses yeux, elle a fait ce qu’elle pouvait avec ce qu’elle savait.
Les différences se retrouvent dans les diplômes obtenus. Selon l’Insee, parmi les personnes ayant terminé leurs études initiales entre 2022 et 2024, 60 % des enfants de cadres ou de professions intermédiaires possèdent un diplôme supérieur à bac + 2, contre 27 % des enfants d’employés ou d’ouvriers. Ces résultats décrivent des écarts collectifs, sans dire ce qui s’est joué dans chaque famille. Ils rappellent néanmoins que les parcours d’Adrien et de Karim s’inscrivent dans un accès encore très inégal aux études longues.
Adrien se souvient d’amis dont les choix semblaient accompagnés : une formation conseillée par les parents, un métier déjà exercé dans la famille. Il avait, lui aussi, entendu une suggestion professionnelle. Un jour, ses proches avaient évoqué une carrière qui leur paraissait rémunératrice et proposé de lui en faire découvrir un aperçu. La conversation n’avait pas eu de suite.
Cette différence peut agir avant même qu’une personne renonce à une ambition. Certaines voies ne sont simplement pas connues. « On ne connaît personne qui l’exerce, on ne s’y projette pas », explique la sociologue à propos d’un métier absent de l’entourage. Le coût des études, leur durée ou la nécessité de gagner rapidement sa vie peuvent ensuite réduire les choix envisageables. Avoir le droit de s’inscrire ne signifie pas disposer des moyens de le faire.
Chez Adrien, le travail salarié pendant les études pesait également sur ce qu’il pouvait apprendre en dehors des cours. Les petits boulots occupaient les périodes pendant lesquelles d’autres partaient en vacances. Ils limitaient le temps disponible pour lire. Plus tard, lorsqu’il s’est imposé son programme de lectures et de sorties, il avait le sentiment de rattraper ce temps.
Karim a, lui, compris très jeune les limites du budget familial. Au collège, alors qu’il se plaignait de ses vêtements, sa mère lui a montré le loyer, les factures et ses revenus. La maladie avait réduit ses possibilités de travailler. Il se souvient de n’avoir eu qu’un pantalon pour aller à l’école, lavé au milieu de la semaine. Ses premières bourses ont notamment servi à renouveler sa garde-robe.
Être compétent, prendre sa place
Pour Adrien, l’entrée dans la vie professionnelle a prolongé l’effort d’adaptation. Soucieux de s’intégrer, il évitait de contester. Il pouvait juger une demande absurde et l’exécuter malgré tout. La signature d’un CDI lui a donné davantage de latitude pour exprimer ses critiques. La sécurité de l’emploi compte donc aussi dans son récit : son attitude n’est pas restée identique d’une situation à l’autre.
Lors d’un entretien annuel, sa responsable lui demande d’être plus affirmé, de prendre la parole lorsqu’il n’est pas d’accord. Elle apprécie son travail, mais attend davantage de présence dans les échanges. Adrien se heurte alors à une règle qu’il comprend sans s’y reconnaître complètement : en réunion, il faut aussi se montrer. Répéter une idée déjà formulée lui paraît inutile. Il préfère intervenir lorsqu’il a quelque chose à ajouter.
Cette discrétion a parfois un prix. « Ça m’arrivait de me faire piquer des idées et je ne disais rien. » Il raconte le stress, le malaise dans les conversations informelles, l’attention presque entièrement absorbée par ses tâches. Il voulait en faire davantage que les autres, dont le travail lui semblait se dérouler avec plus de facilité.
Emmanuelle Jouffrit distingue les compétences nécessaires à un métier des ressources qui permettent de les rendre visibles. Présenter son travail, formuler une demande ou comprendre ce qui est attendu dans une réunion s’apprend aussi. Lorsque ces façons de faire ressemblent à celles que l’on connaît déjà, l’adaptation peut passer inaperçue. Pour d’autres, elle suppose d’observer, de réfléchir au bon moment pour intervenir et de surveiller sa manière de s’exprimer.
« Ce travail est invisible : on le voit seulement quand il échoue », souligne la sociologue. Une maladresse devient perceptible ; les efforts qui l’ont précédée le sont beaucoup moins. La personne peut ainsi accomplir ses tâches tout en menant un second apprentissage, celui des relations et des usages qui l’entourent.
Adrien reconnaît le décalage entre le travail accompli et l’aisance à occuper l’espace. Il estime pourtant qu’il se présentait correctement en société et remercie sa mère pour la scolarité qu’elle lui a offerte. Certains codes étaient acquis ; d’autres se sont révélés une fois en poste. Cette familiarité partielle rendait aussi l’écart difficile à nommer.
Karim raconte une expérience différente. Les efforts faits à l’université, auprès de ses amis, avaient déjà transformé sa manière de parler. Dans les équipes qu’il a ensuite rejointes, il dit avoir rencontré des profils variés et s’être senti jugé sur ses compétences professionnelles. Les différences de milieu ne lui ont pas donné le sentiment d’être rejeté par ses collègues ou ses responsables.
Il n’associe pas davantage le fait de poser des questions à une menace pour sa réputation. « Je n’ai jamais eu peur d’avoir l’air bête en posant des questions. » Reconnaître qu’il ne sait pas lui paraît compatible avec la maîtrise de son travail. Son assurance s’est construite au contact de personnes dont il pouvait recevoir les remarques et solliciter l’aide.
Il a pourtant connu un moment de doute après une promotion rapide vers des responsabilités de coordination. Cette fonction le mettait mal à l’aise. L’explication qu’il en donne est précise : il manquait d’expérience et de compétences dans ce rôle, tandis qu’il avait confiance dans son savoir-faire initial. Il a préféré renoncer à ces responsabilités et revenir à ce qu’il aimait faire.
Qualifier ce choix d’autocensure reviendrait à écarter son propre jugement sur le poste. Karim décrit des missions qui lui convenaient mal. Le doute peut porter sur une compétence à acquérir, une préférence professionnelle ou un environnement particulier, sans renvoyer systématiquement au milieu familial.
Emmanuelle Jouffrit insiste sur cette pluralité d’explications. L’histoire personnelle, l’accueil dans une équipe, la reconnaissance reçue et les réussites antérieures participent au sentiment de légitimité. Le travail devient à son tour un lieu d’apprentissage et de constitution d’un réseau. Ce que la sociologie appelle la « socialisation secondaire » désigne ces expériences qui, après l’enfance, ajoutent de nouvelles façons de faire et de penser à celles transmises par la famille.
Ce que les conversations révèlent encore
Les écarts ne se manifestent pas seulement au moment d’une embauche ou d’une promotion. Adrien les a retrouvés dans des échanges ordinaires. Il habitait une chambre de bonne lorsque des collègues, dont les salaires étaient très supérieurs au sien, évoquaient leurs difficultés à finir le mois. Une autre lui proposait une semaine de vacances à 1 500 euros. Il a décliné.
Il se souvient aussi d’une collègue disant avoir déjà visité tous les musées de la capitale. Ces conversations faisaient écho à ses efforts pour élargir ses références. Les loisirs, les dépenses possibles et le temps disponible n’avaient pas été les mêmes. Ce qui semblait banal aux uns pouvait rappeler aux autres tout ce qu’ils avaient dû différer.
La sociologue décrit ces moments où un groupe prend ses habitudes pour une expérience commune. Parler de vacances en supposant que chacun part, évoquer des sorties comme si leur coût ne comptait pas : l’exclusion n’est pas nécessairement recherchée. Mais la personne qui ne partage pas ces pratiques peut se taire. Or ces échanges servent aussi à nouer des relations et à faire circuler des informations.
Chez Karim, les conversations sur la vie personnelle ont également révélé des différences de moyens ou de parcours. Il précise qu’elles n’ont jamais altéré ses relations avec ses collègues. Plusieurs sont devenus des amis proches, ont fait le déplacement pour lui rendre visite et connaissent sa famille. Il parle volontiers de son histoire et ne cherche pas à la dissimuler.
Avec les proches, cette distance prend une autre forme. La mère d’Adrien est fière de lui, même si elle ne comprend pas tout son quotidien professionnel. Il la sent plus à l’aise pour parler du travail de son frère. Cela ne l’amène pas à mettre en doute son soutien, qu’il décrit comme entier.
Karim s’est habitué à traduire ce qu’il fait. Il utilise des comparaisons tirées d’un univers familier à sa mère pour expliquer une tâche compliquée ou les raisons de son agacement. Il considère que cet exercice l’a aidé à mieux expliquer les choses aux autres. Leur conversation ne suppose pas qu’elle maîtrise son métier dans le détail.
La sociologue distingue la méconnaissance d’un travail du manque d’intérêt parfois ressenti par l’enfant devenu adulte. Certains parents peuvent se tenir en retrait parce qu’ils pensent ne pas pouvoir comprendre. Les encouragements, la disponibilité et la fierté peuvent néanmoins subsister là où les conseils techniques sont impossibles.
Adrien dit aujourd’hui être plus à l’aise avec son parcours. Sa situation économique s’est améliorée. Il connaît mieux les usages de son milieu professionnel, reconnaît sa rigueur et estime apporter un regard différent. Cette évolution ne lui donne pas le sentiment d’avoir trahi ses proches. Elle n’efface pas le souvenir de l’énergie dépensée pour s’adapter.
Karim veut raconter aux plus jeunes qu’un départ difficile n’interdit pas la réussite. Mais lorsqu’il explique ce qui lui a permis d’avancer, il revient aux autres : sa famille, ses amis, les personnes rencontrées pendant ses études et sa vie professionnelle, leurs conseils et leurs connaissances.
Adrien garde désormais moins de choses pour lui. Il reste pudique lorsqu’il est question de sa famille, mais assume ses origines. Parmi les petites corrections apportées au fil des années, une remarque lui est restée : on lui avait fait observer que ses chaussures étaient usées. Il en rit en le racontant. Depuis, il y fait attention.
Les prénoms ont été modifiés.
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